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    Franc-maçonnerie

    Petite histoire d'un Ordre méconnu

     

    du site herodote

    Symboles maçonniques

     

    La franc-maçonnerie moderne est née en Grande-Bretagne dans les premières années du XVIIIe siècle. Elle s'est très vite diffusée dans l'ensemble du monde occidental, accompagnant partout la démocratie et la tolérance religieuse.

    Elle a pris diverses colorations au fil de ses migrations, plutôt spéculative en France et plutôt bienfaitrice aux États-Unis, sans jamais renier les idéaux reçus de ses « géniteurs » anglais.

    Elle se définit comme un « Ordre initiatique », avec une notion de « sacré »qui va au-delà de la simple religiosité. Son goût du secret et ses engagements libéraux ont nourri à son encontre mythes et calomnies...

    Frédéric Salin
     

    Origine anglaise et références bibliques

    Le 24 juin 1717, à l'occasion de la Saint Jean, naît à Londres la « Grande Loge de Londres et de Westminster ». C’est l’acte fondateur de la franc-maçonnerie moderne. Il se produit dans une taverne au nom pittoresque : L’oie et le gril.

    Cette Grande Loge est la réunion de quatre « loges maçonniques » londoniennes. Comme beaucoup d'autres loges similaires apparues au XVIIe siècle en Angleterre et en Écosse, elles n’avaient d’autre objectif que de pratiquer une entraide mutuelle entre leurs membres.

    Née dans un milieu protestant très biblique, la franc-maçonnerie puise dans l’Ancien Testament les premiers rudiments de son enseignement moral. Considérant qu’elle a pour vocation de construire un temple idéal (à rapprocher de la cité idéale des utopistes), elle adopte pour modèle le Temple que le roi Salomon fit construire à Jérusalem environ mille ans avant notre ère (*).

     

    Tablier sur sole, dit vase aux serpents (XVIIIe siècle), Musée de la franc-maçonnerie (Paris), DR

    L’architecture sacrée joue un rôle prépondérant dans la vie maçonnique : Dieu est appelé par les francs-maçons « Le Grand Architecte de l’Univers ».

    C’est au demeurant à partir de cette allégorie que certains courants maçonniques revendiquent une filiation avec les constructeurs médiévaux des grands édifices religieux. De cette filiation quelque peu mythique découlent les grades de l’Ordre maçonnique : apprenticompagnonmaître, et les symboles : tablier de peau, truelle, équerre, compas.

     

    Voilà mes plaisirs, peinture sur trumeau (musée de la franc-maçonnerie, Paris), DR

     

    Très rapidement, la franc-maçonnerie accueille en son sein des membres éminents de la Royal Society, tel Jean-Théophile Désaguliers dont la famille rochelaise avait dû s’exiler en Angleterre après la révocation de l’Édit de Nantespar Louis XIV en 1685.

    Désaguliers devient en 1719 le Grand Maître de cette Grande Loge. La Royal Society donne à la jeune franc-maçonnerie, dont les membres fondateurs étaient d’extraction plutôt modeste, une coloration intellectuelle qui l’aspire vers le haut, ce qui a pour conséquence d’attirer vers elle l’élite du royaume – exclusivement masculine -.

    C’est encore le même Désaguliers qui, en 1723, fait rédiger par le pasteur James Anderson les « Constitutions of the Free-Masons ». Elles assurent aux francs-maçons la liberté de conscience à travers l'article premier « concernant Dieu et la Religion » :
    « Aujourd’hui il a été considéré plus naturel de les [les francs-maçons] astreindre seulement à cette religion sur laquelle tous leshommes sont d’accord, laissant à chacun ses propres opinions, c’est-à-dire d’être deshommes de bien et loyaux ou des hommes d’honneur et de probité ».

    Ces Constitutions demeurent une référence incontournable dans tous les pays où l’Ordre a essaimé. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il essaime très vite, d’abord vers la France puis vers les autres pays continentaux.

     

    Une vocation libérale

    À Paris, une première loge maçonnique anglaise aurait vu le jour en 1725, rue des Boucheries. Elle est restée dans les annales sous le nom emblématique de « Saint-Thomas au Louis d’Argent ». Elle reçoit en 1732 une patente de la Grande Loge de Londres (*).

    Ne perdons pas de vue que les encyclopédistes et les grands philosophes qui ont valu à notre XVIIIe siècle d’être surnommé plus tard le « Siècle des Lumières » avaient fréquenté assidument les membres de la Royal Society de Londres et entretenu avec eux des échanges fructueux. Pour l’anecdote, nous pouvons citer Charles de Montesquieu qui avait été reçu maçon en mai 1730 dans une loge londonienne en présence de son compatriote exilé et anglicisé Jean-Théophile Désaguliers.

    La franc-maçonnerie prend en France une coloration particulière qui l’éloigne peu à peu de la tutelle londonienne. En quelques années, les affiliés français supplantent les Anglais à l'origine de la première loge parisienne. En 1773, plusieurs loges se fédèrent au sein d'une nouvelle obédience, le Grand Orient de France, avec pour Grand Maître rien moins que le duc de Chartres, futur Philippe-Égalité.

    Paris et quelques autres grandes villes de France voient croître leurs loges à la porte desquelles se pressent dans l’espoir d’y être admis à peu près tout ce qu’on y compte de notabilités. Les aristocrates, les bourgeois de qualité, certains membres du haut clergé et tous ceux qui se piquent de « philosophie » envahissent les loges françaises qui, de ce fait, se multiplient et deviennent un lieu privilégié d’échanges intellectuels. Même engouement dans le reste de l'Europe. À Prague, le divin Mozart offre à la franc-maçonnerie un chef-d'oeuvre, La Flûte enchantée...

     

    La Flûte enchantée au théâtre du Capitole de Toulouse (2010), DR

     

    Le célèbre Voltaire mérite une mention particulière : il fut reçu franc-maçon dans une loge parisienne dite des « Neuf Sœurs » (loge d’écrivains et d’artistes fondée par Helvetius) le 7 avril 1778, soit deux mois avant sa mort. Eu égard à son grand âge, les épreuves d’admission furent allégées pour lui et on imagine bien que, en recevant cet illustre vieillard de quatre-vingt-quatre ans, la loge pensait surtout à donner davantage de lustre à sa matricule.

    À ce propos, notons que les dictionnaires maçonniques ont la fâcheuse habitude d’enrôler sans vergogne des personnalités célèbres en leur temps mais qui n’ont entretenu avec la franc-maçonnerie que des relations distantes et même parfois inexistantes…

     

    Le marquis de Lafayette en 1792, par Joseph Court (musée de Versailles)

    Mais on ne saurait faire l’impasse sur une personnalité maçonnique hors du commun : le marquis de La Fayette, né en 1757, reçu en maçonnerie en 1774 (à l’âge de dix-sept ans) dans le sein d’une loge militaire stationnée à Metz et général à moins de vingt ans.

    En 1777, il s’embarque pour l’Amérique où, sur la recommandation de son ami et « frère » Benjamin Franklin, il est nommé « major » par George Washington (également franc-maçon) et prend le commandement des insurgents désireux d’échapper à la tutelle britannique et de prendre leur indépendance.

    Il ne serait pas excessif d’affirmer, sans réduire le mérite des politiques, que l’indépendance américaine et la Constitution des premiers États-Unis de Philadelphie furent en grande partie une création maçonnique.

    Chef de la garde nationale en 1789, député et bardé de tous les honneurs, La Fayette joua un rôle de premier plan dans les périodes révolutionnaire et postrévolutionnaire, professant des idées libérales et sans jamais renier son appartenance à la franc-maçonnerie jusqu’à sa mort en 1834 au soir d’une existence d’une exceptionnelle richesse.

     

    L’Église et la franc-maçonnerie
     

    La hiérarchie catholique a tenté très tôt de discréditer la franc-maçonnerie. En 1738, peu d’années après son implantation en Europe continentale, le pape Clément XII publie une bulle In Enimenti par laquelle il excommunie les francs-maçons sous des motifs au demeurant plus politiques que religieux.

    Treize ans plus tard, le pape Benoît XIV prend la relève et les bulles et encycliques se succédèrent à rythme soutenu jusqu’en 1884.

    Les principales accusations dont les maçons font l’objet résident dans leur affirmation de leur tolérance envers toutes les religions, dans le secret entourant leurs activités et leurs rituels et dans l’accusation de comploter contre le pouvoir. Cette dernière accusation est dénuée de sens si l’on sait que la loyauté envers le pouvoir est inscrite dans les « Constitutions » de l’Ordre. Ces bulles n’eurent toutefois qu’un effet très limité et la franc-maçonnerie ne fut sérieusement inquiétée qu’après la Première Guerre mondiale.

     

    Vers la démocratie

    La Révolution divise les maçons français, partagés entre monarchistes et libéraux. Le Grand Maître Philippe-Égalité, qui est le cousin du défunt roi Louis XVI et n'a pas craint de voter en faveur de son exécution, est à son tour conduit à l’échafaud.

    Napoléon réconcilie tout le monde. Au demeurant, les maçons se montrent successivement bonapartistes et napoléoniens et l’on voit même des loges prendre pour nom distinctif : Saint-Napoléon (!). Ce qui n’empêche pas le « saint » de les faire étroitement surveiller par sa police. Et, pour encore mieux les tenir en laisse, il nomme en 1804 son frère Joseph Grand Maître du Grand Orient de France.

    À partir de la Restauration monarchique, beaucoup de loges s'ouvrent aux idées libérales et même républicaines. Des militaires francs-maçons comme les « Quatre Sergents de la Rochelle » soutiennent les tentatives insurrectionnelles de la Charbonnerie. En 1830, de très nombreux maçons sont impliqués dans la révolution des « Trois Glorieuses ».

    À Paris comme en province, les Frères débattent des premières théories socialistes, saint-simonisme et fouriérisme. Charles Fourier donne la franc-maçonnerie comme exemple d’une société juste. Son principal disciple, Victor Considerant, est initié en 1832.

    Les citoyens des classes nobiliaire et bourgeoise, qui, jusque-là, avaient occupé une place prépondérante dans les loges, se serrent pour accueillir – fait nouveau – des petits fonctionnaires, des artisans et des commerçants, comme Joseph Proudhon et Agricole Perdigier (*).

    En 1845, sous le règne de Louis-Philippe, la franc-maçonnerie se déclare « libérale et progressive », certains exégètes ayant voulu lire plutôt « libérale et progressiste ». Quatre ans plus tard, et dans la continuité de ce qui précède, la Constitution du Grand Orient de France proclame que « la franc-maçonnerie est une institution essentiellement philosophique, philanthropique et progressive qui a pour base l’existence de Dieu et l’immortalité de l’âme ».

     

    Les francs-maçons français vers la république et la laïcité

    L'opposition au roi Louis-Philippe 1er et la révolution de Février 1848 voient l’émergence de la première génération de loges engagées. Le gouvernement de la Seconde République compte de nombreux maçons dont Victor Schoelcher qui fait aboutir son combat pour l’abolition de l’esclavage.

     

    René Viviani (Sidi-bel-Abbès, 8 décembre 1863 - Le Plessis-Robinson, 7 septembre 1925)

     

    À la fin du XIXe siècle, l’Ordre recrute principalement dans le microcosme politique, dans les classes moyennes d’enseignants, de médecins, de juristes, de fonctionnaires, de commerçants et d’entrepreneurs. Gambetta, Jules Simon, Jules Ferry… La plupart des grandes figures qui fondent la IIIe République appartiennent à la franc-maçonnerie.

    L'heure est alors à la lutte contre le cléricalisme. En 1877, au début de la IIIe République, le Grand Orient de France abolit l'obligation pour ses membres de croire Dieu et à l'immortalité de l'âme. Il s'ensuit une division entre la franc-maçonnerie « régulière » et la franc-maçonnerie « libérale »« humaniste » ou « adogmatique » qui accueille croyants et non-croyants et laisse aux maçons une absolue liberté de conscience et de recherche.

    L'Ordre s’interdit de faire référence au « Grand Architecte de l’Univers » et accueille d’éminents représentants de la libre pensée laïque, tels Émile Littré ou les présidents du Conseil Jules Ferry et René Viviani. Il joue un rôle non négligeable dans des initiatives d’abord controversées puis entrées dans la normalité : l’institution d’une école laïque, gratuite et obligatoire, la séparation des Églises et de l’État etc.

     

    La franc-maçonnerie et l’Anti-France

    Quand éclate l’affaire Dreyfus, le Grand Orient de France (alors la plus importante des obédiences maçonniques françaises en effectifs comme en influence) prend position en faveur du capitaine et demande une révision du procès. C’est à l’occasion de cette affaire qu’est créée la « Ligue des Droits de l’Homme », laquelle compte de nombreux maçons.

    Par ailleurs, l’affaire des fiches éclate en 1901 quand le général André, ministre de la Guerre, prend l’initiative de mettre en fiches les officiers en raison de leurs convictions catholiques. Il se trouve que ce ministre-général est franc-maçon…

    Ces deux affaires et quelques autres rumeurs (*) conduisent les nationalistes à prendre pour cibles les francs-maçons ainsi que la République, les juifs et les communistes. Les uns et les autres sont assimilés à l’« anti-France » (une expression polémique de l’Entre-deux-guerres) et accusés de tous les malheurs réels ou supposés du pays.

    Pendant l’occupation allemande (1940-1944), les sièges des obédiences maçonniques sont investis par les hommes de Vichy qui s’emparent des archives et des fichiers nominatifs des membres. L’Ordre est interdit, tout comme dans l’Allemagne hitlérienne, avant tout en raison de son internationalisme.

     

    Forces Occultes, film de la Collaboration (1943)

     

    De nombreux fonctionnaires francs-maçons sont révoqués. Une commission spéciale est chargée de discréditer l’Ordre de plusieurs façons : la publication d’une revue calomniatrice : Les documents maçonniques, et l’ouverture d’une exposition antimaçonnique itinérante, dans le but de montrer un visage répugnant de la franc-maçonnerie.

    En 1943, le film : Forces occultes est réalisé et projeté à Paris toujours dans le projet de dévoiler des prétendus secrets et de présenter la maçonnerie comme une société de politicards arrivistes et affairistes.

    Nombreux sont les maçons qui s’impliquent dans la Résistance. Fin 1943, c’est à Alger que le général de Gaulle abroge les lois antimaçonniques de Vichy et affirme « que la franc-maçonnerie n’avait jamais cessé d’exister ».

    Blessée, humiliée, pillée, la franc-maçonnerie française renaissant de ses cendres au lendemain de la Libération, se reconstitue non sans mal. À côté des anciens ma-çons qui ont échappé à la vindicte vichyste, une nouvelle génération constituée d’hommes jeunes et talentueux redonne, en quelques années, ses lettres de noblesse d’esprit à la franc-maçonnerie, sans toutefois lui rendre l’influence qu’elle avait sous la IIIe République.

     

    Loges et obédiences

    Une loge est une assemblée de francs-maçons ; une obédience est une fédération de loges. Il en existe, dans chaque pays, un certain nombre qui se distinguent par leur philosophie. En France, on en compte un peu plus d’une dizaine pour 4500 loges et 150 000 maçons.

    Les obédiences les plus importantes sont le Grand Orient de France (50 000 membres), la Grande Loge de France (33 000 membres) et la Loge nationale française (26 000 membres). Environ 150 députés et sénateurs sont membres de la Fraternelle parlementaire. Notons que l'on peut découvrir l'histoire de la franc-maçonnerie en son musée, au siège du Grand Orient de France, 16, rue Cadet 75009 PARIS.  

     

    Temple Johannis Corneloup, aménagé en 1924, au siège du Grand Orient, photo Ronan Loaëc, musée de la Franc-maçonnerie, BnF, Paris.

    La franc-maçonnerie aujourd’hui

    L’influence des philosophes et des intellectuels sur les premiers pas de la franc-maçonnerie française a profondément gravé son empreinte sur le mode de fonctionnement des loges françaises.

    Dans ces loges, à quelques exceptions près, on respecte le caractère sacré des cérémonies d’ouverture et de fermeture des travaux comme celui des réceptions aux différents grades qui balisent le cursus maçonnique.

    Mais on donne la primauté aux planches, c'est-à-dire à des conférences présentées par un membre de la loge ou par un visiteur compétent et aux échanges de vue qui les suivent. On s’y instruit mutuellement sans qu’il s’agisse de distribuer des cours magistraux. On rencontre ce même mode d’emploi dans les pays sous influence latine.

    En revanche, les loges sous influence anglo-saxonne partagent généralement leurs réunions entre l’exercice rigoureux des rituels et les agapes qui sont dites frugales et fraternelles mais sont souvent de véritables banquets joyeusement arrosés. Dans ce contexte, la recherche spéculative est réservée à des loges d’études qui rassemblent les maçons érudits.

     

    « Jardins du George Washington Masonic National Memorial », États-Unis, DR.

     

    La franc-maçonnerie allemande cultive son passé chevaleresque, ce qui lui donne un caractère un peu vieillot mais non sans charme ; la franc-maçonnerie scandinave est essentiellement religieuse ; la franc-maçonnerie étasunienne privilégie la philanthropie et, dans un pays où les pouvoirs publics se préoccupent assez peu du sort des plus défavorisés, elle a, comme d’autres œuvres caritatives, un intérêt incontestable. Notons que sur les huit visages qui illustrent les billets de banque américains, quatre représentent des franc-maçons : Franklin, Washington, Jackson et Grant.

    Aux États-Unis, les loges subventionnent des hôpitaux, maisons de retraite, établissements scolaires, orphelinats etc. La franc-maçonnerie latino-américaine, bien que très influencée (voire télécommandée) par le grand frère du Nord, se préoccupe beaucoup de politique, ce qui peut se concevoir dans des États instables.

    Il n’est pas excessif de reconnaître qu’il y a une « exception maçonnique française »comme il y a une « exception culturelle française », n’en déplaise aux planificateurs de la mondialisation. Précisons-le bien : si la franc-maçonnerie est universelle, elle n’est pas internationale…

    Dans les royaumes du nord de l’Europe, le roi est traditionnellement le Grand-Maître de la maçonnerie, fonction honorifique qu’il délègue généralement à un maçon reconnu pour ses grandes qualités et sa fidélité au royaume ; en revanche, dans les républiques européennes, le Président ne peut prétendre en aucune manière diriger, même par délégation, la maçonnerie de son pays, jalouse de son indépendance.

     

    Sceau utilisé par la « Première Grande Loge d’Angleterre » sur leurs premiers certificats maçonniques, J. Ramsden Riley, « Quatuor Coronatorum Antigrapha », Vol VIII, 1891.

     

    De plus, on observe que les maçonneries du nord de l’Europe sont, pour la grande majorité d’entre elles, inféodées à la Grande Loge Unie d’Angleterre, héritière présumée de la Grande Loge de Londres et considérée à ce titre comme étant la mère de toutes les maçonneries auxquelles elle impose volontiers et souvent abusivement, des règles intangibles propres à engendrer parfois un certain malaise et même de la… grogne.

    A contrario, les maçonneries libérales de sud de l’Europe refusent dans leur ensemble toute soumission à la Grande Loge Unie d’Angleterre, mises à part quelques obédiences qui, ce faisant, se retrouvent isolées.

     

    Les femmes et la franc-maçonnerie

    Phénomène à peu près nouveau, après la Libération, les femmes se présentent en grand nombre aux portes de l’Ordre, portes qui leur avaient été à peine entrouvertes par le passé.

    Dès le XVIIIe siècle et en France, des loges dites « d’Adoption » avaient vu le jour, sous le contrôle étroit de loges masculines, mais leurs adhérentes demeuraient en position de vassalité. En vérité, il s’agissait davantage de salons littéraires dont l’époque était friande, voire d’ouvroirs.

     

    Réception d'une femme dans une loge d'adoption française sous le Premier Empire (gouache, vers 1810, musée de la franc-maçonnerie, Paris)

     

     

    Dès les années cinquante, des loges d’Adoption entreprennent de se libérer de la tutelle masculine et y réussissent jusqu’à fonder leurs propres obédiences, professant un féminisme éclairé. En 1952, l'Union Maçonnique Féminine de France devient la Grande Loge Féminine de France. Plus tôt, en 1893, à l’initiative de Georges Martin et de Maria Deraismes, une obédience maçonnique mixte et internationale avait déjà vu le jour sous le titre distinctif de « Droit Humain ».

    Faut-il préciser que ce phénomène reste bien français et que les maçons anglais comme ceux qui, par le monde, leur sont soumis, n’imaginent pas voir une femme porter les ornements maçonniques et siéger en loge ? Pour la petite histoire, des maçonneries féminines existent bel et bien en Grande-Bretagne mais elles sont presque clandestines et considérées comme marginales.

     

    Histoire Moderne 2:  Franc-maçonnerie - Petite histoire d'un Ordre méconnu

     

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    États-Nations : une exception historique

     

     

    Au cours du dernier millénaire, les empires se sont imposés dans toutes les régions du monde qui ont dépassé le stade de la tribu ou de la cité-État !... Toutes ? Non, une ou deux régions ont échappé à la fatalité impériale.

    Ces régions sont en premier lieu l’Europe occidentale et ses ramifications du Nouveau Monde, en second lieu le Japon.

    Certes, ce dernier a toujours eu à sa tête un souverain qualifié d’empereur en français (Tenno en japonais) mais, comme les États-Nations occidentaux, il n'a rien à voir avec notre définition d’un empire : un État multiculturel ou multinational reposant sur la force militaire.

    André Larané
     

    Rome : mort et résurrection

    Gabriel Martinez-Gros a emprunté à l'historien Ibn Khaldoun une interprétation très éclairante de la façon dont naissent et meurent les empires. Elle s'applique à l'empire romain comme à la Chine impériale.

    L'empire romain a sombré quand, ayant confié sa défense à des recrues venues des périphéries barbares, il n'a plus été en mesure de résister à leurs exigences. Dès le Ve siècle, sa partie occidentale a été envahie par les Germains et divisée entre plusieurs royaumes barbares, Wisigoths et Suèves en Ibérie, Ostrogoths puis Lombards en Italie, Francs en Gaule et Rhénanie.

     

    Une vision très contemporaine et allemande des Migrations de peuples germains (DR)

    Contrairement à ce dont voudraient aujourd’hui nous persuader des historiens bien intentionnés, ces « Grandes Invasions » ou « Migration des peuples » (Völkerwanderung) n’ont eu rien de paisible ! L’archéologue Bryan Ward-Perkins souligne en effet la profonde dégradation des conditions de vie au tournant du Ve siècle, après l’Antiquité tardive des IIIe et IVe siècles, aux couleurs de l’automne.

    Selon le schéma khaldounien : un empire meurt, un autre naît !, les Francs tentent de réunifier sous leur autorité l'ancien empire d'Occident. Leur chef Clovis fonde sa capitale dans une bourgade installée autour d’une île de la Seine, Paris ! Il établit son pouvoir sur un vaste territoire qui inclut une bonne partie de l'Allemagne et de la France actuelles, le Regnum francorum ou « Royaume des Francs ».

    Mais à vrai dire, ni lui ni ses descendants, les rois mérovingiens, ne vont réussir à enrayer la ruine de l’Occident.

    Il faut attendre près de trois siècles avant qu'une nouvelle famille franque essaie de relever l'empire. Ce sont les Pippinides, issus d’un certain Pépin de Herstal. Ils émergent avec Charles Martel et atteignent leur apogée avec le petit-fils de ce dernier, qui reçoit du pape le titre d’empereur d’Occident en 800. On le connaît aujourd’hui sous le nom de Charlemagne.

     

    La chapelle palatine d'Aix-la-Chapelle, résidence de Charlemagne

    Son empire amorce une timide « renaissance » de l’administration et de la vie intellectuelle. Mais il survit à peine plus d’un siècle à la mort de son fondateur, victime des guerres intestines, de la pression des nouveaux barbares : Vikings, Sarrasins et Hongrois, et de la pauvreté générale.

    Cet empire carolingien est constitué, il est vrai, de la partie la plus déshéritée de l’ancien empire romain, lequel a laissé place à deux autres empires autrement plus riches, l’empire byzantin, centré sur Constantinople, et l’empire arabo-persan centré sur Bagdad. Qui plus est, les musulmans, en s’installant sur les rivages méditerranéens, ont pratiquement ruiné le commerce maritime entre l'Occident et l'Orient, selon la thèse développée par l’historien Henri Pirenne (Mahomet et Charlemagne, 1922).

     

    Deuxième restauration impériale

    L'empereur Otton II le Roux avec son épouse Theophano et leur fils, futur Otton III, au pied du Christ (ivoire, vers 980)

    Les barons allemands s’étant débarrassés des piètres descendants de Charlemagne, le Saxon Otton se fait couronner roi de Germanie à Aix-la-Chapelle, la capitale du grand empereur. Ayant ensuite vaincu les Hongrois, il met en 955 un terme définitif aux invasions barbares.

    Le prestige acquis par cette victoire lui vaut d’être couronné « empereur et Auguste » par le pape en 962. Ainsi naît ce qui deviendra le Saint Empire romain germanique.

    La chrétienté occidentale connaît un bel épanouissement dans les trois siècles suivants que les historiens conviennent d’appeler « beau Moyen Âge » : triplement de la population, essor de l’artisanat, du commerce et des villes, émergence du style gothique…

    L'élan ralentit dans la deuxième moitié du XIIIe siècle. Puis, la guerre de Cent Ans, à partir de 1337, et surtout la Grande Peste, dix ans plus tard, ravagent l’Europe… Celle-ci se remet de ses épreuves et en sort transformée.  

     

    Rome et la Chine : même combat !

    De façon a priori surprenante, la Chine suit un parcours très similaire à celui de l’empire romain.

    L'empire Han, né deux siècles av. J.-C., s’effondre deux siècles après J.-C., victime comme Rome de dissensions civiles et d’agressions barbares. Ce n'est pas tout à fait une coïncidence : au début de notre ère, semble-t-il, un refroidissement climatique a contraint les Huns qui nomadisaient au coeur de l'Asie à chercher d'autres paturages pour leurs troupeaux. Ce faisant, ils ont poussé à l'Ouest les Germains à chercher refuge dans l'empire romain, à l'Est les Turcs, Ouigours et autres nomades à attaquer la Chine. 

    Après une longue période de ténèbres, voilà qu’en Chine, un jeune notable ambitieux accède au pouvoir avec le concours des Turcs. Sous le nom de règne de Taizong, le « Charlemagne chinois » fonde en 626 la dynastie des Tang.

    Un siècle plus tard, en 755, la Chine est frappée par l'insurrection la plus meurtrière qu’elle ait jamais connue : c’est la révolte d’An Lushan, fomentée par un général d’origine turque. Elle cause sans doute plus d’une dizaine de millions de morts sur une cinquantaine de millions d'habitants. La dynastie Tang ne s’en remettra pas.

     

    L'empereur Song Taizu  (21 mars 927 - 14 novembre 976), musée national de Taipeh (Taiwan)

    À l’issue d’une nouvelle période d’anarchie, en 960 (deux ans avant le sacre d'Otton !), les chefs militaires portent sur le trône impérial l’un des leurs sous le nom de Taizu. Il fonde la dynastie des Song. La Chine va alors connaître pendant près de trois siècles une insolente prospérité et une civilisation florissante : forte croissance démographique, apparition de l’imprimerie, de la poudre, du papier-monnaie etc.

    Les meilleures choses ont une fin : de la steppe surgissent cette fois les Mongols de Gengis Khan. Ils ravagent l'empire et s'emparent pour finir de Canton en 1278.

    Selon la sempiternelle « loi des empires », ils fondent à leur tour une dynastie, les Yuan. Très vite sinisée et très vite affadie, elle est renversée en 1368 par une bande de rebelles bouddhistes venus du sud. Leur chef devient empereur sous le nom de Hongwu et fonde la dynastie des Ming.

    On observe la même « loi des empires » en Orient : l'empire byzantin se réduit comme peau de chagrin sous la pression des Ottomans ; les Mongols de la Horde d'Or soumettent et pressurent le monde russe ; d'autres Mongols et Turco-Mongols anéantissent ce qui reste de l'empire de Bagdad et lui substituent leur propre violence ; en Inde du Nord, enfin, se succèdent les envahisseurs venus du nord-ouest.

      Empire romain Chine
    -203
    -146
     
    Rome devient un « empire »
    Gaozu fonde l'empire Han
     
    221
    476
     
    fin de l'empire d'Occident
    fin de l'empire Han
     
    618
    800
     
    couronnement de Charlemagne
    avènement de Tang Taizong
     
    960
    962
     
    Otton fonde le Saint Empire
    Hongwu fonde l'empire Song
     
    1252
    1268
     
    mort de Frédéric II
    conquête mongole
     

     

    Les nations contre l’Empire

    En Europe occidentale toutefois, l'Histoire prend un tournant qui échappe à l’historien Ibn Khaldoun, contemporain de cette époque.

    Les successeurs d'Otton à la tête du Saint Empire n'arrivent pas à s'imposer face aux forces montantes : féodaux, Église et papauté, républiques urbaines, royaumes nationaux. La mort misérable de Frédéric II en 1252 inaugure un Grand Interrègne à l’issue duquel Rodolphe de Habsbourg est élu en 1273 à la tête de l'Empire. Une élection sans grande conséquence : lui-même et ses successeurs n’auront plus qu’un titre honorifique.

    L'empire est évanescent mais l'on ne voit poindre à l'horizon aucun chef barbare, aucun sang neuf susceptible de le renouveler !

    Les territoires de l'ancien empire carolingien, entre l’Èbre (Barcelone), l’Elbe (Hambourg) et le Tibre (Rome), auquel il faudrait ajouter l’Angleterre, commencent à se distinguer du reste du monde. De là va surgir la civilisation européenne dont nous sommes les héritiers, avec l’État de droit, la démocratie et la révolution industrielle...

     

    Histoire Moderne 2:  États-Nations : une exception historique

     

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    États-Nations : la divergence européenne

     

     

    Au milieu du XIIIe siècle, le monde civilisé se partage entre de grands empires, les uns en pleine croissance comme les empires mongols, les autres en déliquescence comme l'empire byzantin.

     

     

    Le château-fort de Cautrenon, en Auvergne, dessin de Guillaume Revel dans l'Armorial du duc de Bourbon (XV° siècle), BNF

    Tous suivent une « loi » entrevue par l'historien Ibn Khaldoun, selon laquelle les empires sont voués à périr sous les coups des barbares de leurs frontières et renaître à l'initiative de ces mêmes barbares.

    L'Europe occidentale constitue l'exception la plus notable avec l'émergence d'États-Nations appelés à durer jusqu'à nos jours. Que s’est-il passé pour qu’après l’An Mil, elle diverge et s’écarte de la loi commune ? La naissance improbable des États-Nations invaliderait-elle la thèse d’Ibn Khaldoun ?

     

    Le bréviaire d'Alaric, code de lois wisigoth publié en 506 : on  voit ici le roi, un évêque, un duc et un comte (miniature d'une copie du IXe siècle, BNF)

    L’État de droit, enfant de la ruralité

    Avec la quasi-disparition du commerce en Occident, au temps des Carolingiens, on a vu que les puissants n’avaient plus d’autres richesses que les réserves de leurs domaines ruraux. Comtes et ducs, évêques et abbés étaient donc attachés à ceux-ci.

     

    Calendrier des travaux agricoles (1306, extrait du Rustican, Pietro de' Crescenzi, Musée Condé, Chantilly)

    Leurs liens avec la terre se renforcent quand, pour s’assurer de la fidélité de ses compagnons de combat, un petit-fils de Charlemagne leur concède un droit héréditaire sur leurs fiefs. Ainsi va se développer un solide maillage de seigneuries et autant de villages qui assurent leur entretien.

    Après les bouleversements démographiques des siècles précédents, la population se stabilise et s'enracine. Bénéficiant d'une paix relative et aussi d'un radoucissement du climat, les campagnes dégagent des surplus qui alimentent les échanges et génèrent des villes industrieuses et commerçantes.

    Chaque région cultive son parler, ses usages et ses coutumes. Celles-ci, avec le temps, acquièrent force de loi. Les Anglais les désignent sous le nom de « common law », par opposition à la loi édictée par le pouvoir. Elles vont s'imposer aux puissants comme aux humbles et devenir le socle des États en gestation.

    Cette conception du droit est inédite et propre à l'Occident médiéval. Privilégiant l'attachement à la terre et à la communauté villageoise, elle exclut naturellement l'esclavage, lequel se retrouve partout ailleurs et en particulier dans les empires. Le roi de France Louis X le Hutin publie le 3 juillet 1315 un édit qui affirme que « selon le droit de nature, chacun doit naître franc ». Officiellement, depuis cette date, « le sol de France affranchit l'esclave qui le touche ».

     

    Calendrier des travaux agricoles (1306, extrait du Rustican, Pietro de' Crescenzi, Musée Condé, Chantilly)

    L'attachement des Occidentaux aux règles juridiques surprend les Arabes en contact avec les Francs ainsi que le note l'écrivain Amin Maalouf dans son essai sur Les croisades vues par les Arabes (J'ai Lu, 1988) : «  Oussama a remarqué, lors d'une visite au royaume de Jérusalem, que "lorsque les chevaliers rendent une sentence, celle-ci ne peut être modifiée ni cassée par le roi". Encore plus significatif est ce témoignage d'Ibn Jobair : "Nous avons traversé une suite ininterrompue de fermes et de villages aux terres efficacement exploitées. Leurs habitants sont tous musulmans, mais ils vivent dans le bien-être avec les Franj [Francs ou croisés]. Leurs habitations leur appartiennent et tous leurs biens leur sont laissés. Or le doute pénètre dans le coeur d'un grand nombre de ces hommes quand ils comparent leur sort à celui de leurs frères qui vivent en territoire musulman. Ces derniers souffrent, en effet, de l'injustice de leurs coreligionnaires alors que les Franj agissent avec équité  ».

    Le lien avec la terre natale fait qu'au XIIe siècle, on commence à employer le mot « nation » (du latin nascere, « naître »), mais c'est pour qualifier les étudiants de même origine dans les universités de Bologne et Paris. Il y a ainsi la nation picarde, la nation normande...

    Le sentiment d'appartenance nationale se révèle à la fameuse bataille de Bouvines, en 1214, quand les milices bourgeoises prêtent main forte à l'armée féodale pour repousser une coalition en guerre contre le roi de France.

    Dans ce contexte, que devient l'empire d'Otton ? Il dépérit.

    Le titulaire du Saint Empire a les plus grandes difficultés à prélever l'impôt et manque d'autorité sur les seigneuries laïques et ecclésiastiques ainsi que sur les républiques urbaines. Pour imposer sa volonté, il n'a d'autre moyen que de faire appel au bon vouloir de ses vassaux, les barons d'Allemagne, lesquels ont d'autres priorités en tête.

     

    Combattants mongols en Chine

    Les barbares, chance et malédiction des empires

    Voilà ce qui fait la différence - capitale - entre l'empereur d'Occident et son homologue chinois. Celui-ci, conformément au schéma d'Ibn Khaldoun, peut recruter des mercenaires et des alliés parmi les barbares qui nomadisent aux confins de l'empire, Turcs, Ouigours, Mongols, Tibétains...

    Ces combattants étrangers sans attache locale n'ont aucun scrupule à réprimer les Chinois qui s'opposent à l'empereur. Ils empêchent aussi la formation d'une féodalité chinoise qui ferait obstacle à son autorité. Tout va pour le mieux jusqu'au moment où des barbares se lassent d'obéir à l'empereur ou envahissent le pays : s'ouvre alors un nouveau cycle avec période de troubles et nouvelle dynastie.

    Ce qui est bon pour l'empereur et pour l'intégrité de la Chine ne l'est pas pour la justice et l'équité. L'arbitraire est le lot commun. Si les habitants de la capitale, l'entourage de l'empereur et ses troupes vivent dans l'opulence grâce aux impôts dont sont accablés les paysans, il n'en va pas de même de ces derniers qui, dans l'incertitude du lendemain, n'osent épargner et investir.

    On peut voir dans cet arbitraire la raison qui va conduire les empires du IIe millénaire, la Chine, mais aussi Byzance, la Russie et les différents empires musulmans, à stagner tandis que s'épanouiront les États-Nations occidentaux.

    Amin Maalouf, cité plus haut, a entrevu le phénomène en auscultant les chroniques arabes des Croisades : «  Les Franj, dès leur arrivée en Orient, ont réussi à créer de véritables États. À Jérusalem, la succession se passait généralement sans heurts ; un conseil du royaume exerçait un contrôle effectif sur la politique du monarque et le clergé avait un rôle reconnu dans le jeu du pouvoir. Dans les États musulmans, rien de tel. Toute monarchie était menacée à la mort du monarque, toute transmission du pouvoir provoquait une guerre civile. Faut-il rejeter l'entière responsabilité de ce phénomène sur les invasions successives, qui remettaient constamment en cause l'existence même des États ? Faut-il incriminer les origines nomades des peuples qui ont dominé cette région, qu'il s'agisse des Arabes eux-mêmes, des Turcs ou des Mongols ?  ».

     

    Bienfaits de l'isolement

    De fait, ce qui distingue fondamentalement l'Europe occidentale des autres aires de civilisation, c'est qu'elle n'a connu aucune invasion à partir de 955 et de la victoire d'Otton sur les Hongrois. Les Mongols eux-mêmes se sont arrêtés en Hongrie sans émouvoir d'aucune façon les Occidentaux. Faute de barbares en périphérie, l'empereur d'Occident, à la différence de ses homologue chinois, arabe ou moghol, n'a jamais pu recruter des barbares qui auraient pu désarmer ses sujets et les pressurer à loisir.

    Ainsi, à l'abri de toute immixtion étrangère, des États de droit ont pu s'épanouir et durer dans l'ancien empire carolingien (entre Èbre, Elbe et Tibre) ainsi qu'en Angleterre. Ces États de droit ont inventé la démocratie et la liberté d'entreprendre, avec au bout du chemin la révolution industrielle.

    Une seule autre région du monde peut se féliciter de n'avoir connu aucune invasion ni vague migratoire au cours du dernier millénaire : l'archipel nippon. Est-ce un hasard si le Japon est aussi, en-dehors de la chrétienté médiévale, la seule autre région du monde à avoir connu une forme de féodalité ? Et le premier pays non-occidental à avoir adopté les recettes de la modernité : État de droit, éducation de masse, liberté d'entreprendre... ?

    La démonstration est belle. Soyons-en reconnaissants au vieil Ibn Khaldoun et à l'historien Gabriel Martinez-Gros qui a compris et mis en lumière sa pensée.

    André Larané

     

    Histoire Moderne 2:  États-Nations : la divergence européenne

     

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    Frédéric II, un empereur de légendes

    Frédéric II, un empereur de légendes


     
     

    L ’empereur Frédéric II Hohenstaufen (1194-1250) représente sans doute la personnalité la plus fascinante parmi les géants qui ont traversé le XIIIe siècle européen. À la croisée de l’histoire et du mythe, il demeure un personnage de légende dans la longue mémoire de l’Europe à l’image du souverain caché qui reviendra un jour restaurer l’ordre ancien aboli.

     

    Sylvain Gouguenhein, auteur du magistral Aristote au Mont-Saint-Michel, lui a consacré un gros livre passionnant paru en septembre 2015 aux éditions Perrin Frédéric II, un empereur de légendes. Davantage qu’une biographie, l’historien a voulu présenter dans cet ouvrage une synthèse de sa pratique du pouvoir, une analyse des images qu’il a voulu laisser de son règne, les représentations et légendes tissées à son sujet par ses contemporains et la postérité.

     

    Un empire immense « à la vérité ingouvernable »

    Petit fils de l’empereur Frédéric Barberousse et du roi Roger II de Sicile, Frédéric-Roger Staufen (ou Hohenstaufen pour les historiens français) né au lendemain de la Noël 1194 semble promis aux plus hautes destinées. Pourtant, orphelin dès quatre ans, le jeune monarque grandira à la cour de Palerme comme un « agneau parmi les loups » dans une ambiance de guerre civile, sous la tutelle du pape et en proie aux intrigues des régents et des princes. En Allemagne son avenir semble également menacé, l’héritage impérial revenant aux Welf, ennemis héréditaires des Staufen. Sitôt sa majorité atteinte, le jeune orphelin sans armée mais aidé par la Fortune récupère le trône de Sicile puis reconquiert l’empire au terme d’une audacieuse chevauchée. Il ajoutera à sa titulature la couronne de roi de Jérusalem qu’il obtient par mariage en 1229. Cette puissance soudaine le place à vingt-six ans au sommet de la hiérarchie de princes d’Occident provoquant la méfiance puis l’hostilité des papes qui engageront une lutte à mort contre lui. Frédéric sera excommunié deux fois puis déposé. Après sa mort, l’anéantissement de la race des Staufen provoquera l’entrée du Reich germanique dans le « Grand Interrègne » (1250-1273).

     

    Sylvain Gouguenheim, Frédéric II, un empereur de légende, éditions Perrin (septembre 2015)

    Sylvain Gouguenheim, Frédéric II, un empereur de légende, éditions Perrin (septembre 2015)

     

    À travers son livre, Sylvain Gouguenheim, historien spécialiste de la Germanie, offre un éclairage inédit sur le gouvernement de Frédéric en Allemagne, y consacrant deux importants chapitres. Le règne du Staufen en terre d’empire reste en effet largement méconnu et beaucoup considèrent que l’empereur aurait négligé l’Allemagne. L’historien démontre qu’il n’en fut rien. Malgré deux traditions politiques très différentes entre l’immense Reich germanique, monarchie élective morcelé par la féodalité, et la Sicile, royauté héréditaire dont le souverain est vassal du pape, Sylvain Gougenheim considère que « Frédéric n’a pas pour autant dissocié les différentes parties de son empire ». Pourtant, la centralisation appliquée à l’échelle du royaume de Sicile, considéré comme « la prunelle de ses yeux » par Frédéric, représentait un idéal inapplicable ailleurs. En Allemagne, Frédéric s’est inscrit dans la continuité de l’héritage politique des Saliens et des Staufen, il scella son pouvoir sur l’alliance avec les princes laïcs et ecclésiastiques, accentuant la féodalisation du Reich. Néanmoins les mêmes principes qu’en Sicile y furent appliqués : respect de l’autorité royale, rétablissement de la paix, maintien de la concorde. Frédéric promulgua un édit de paix perpétuelle (rédigé en allemand) en 1235 à la diète de Mayence rétablissant ordre et justice en échange de la confirmation des concessions faites aux princes territoriaux. Ce texte d’importance, pendant germanique du Liber augustalis, sera considéré comme une loi fondamentale du Reich. « S’il gouverna l’Allemagne à distance, il ne la transforma pas comme il le fit de la Sicile, nul ne l’aurait pu… » conclut Sylvain Gouguenheim.

     

    En revanche, Frédéric organisa la Sicile, « pierre angulaire du royaume », comme un État moderne et centralisé, s’appuyant sur les héritages normand et byzantin. Véritable laboratoire politique pour le gouvernement de l’empire, il fit rédiger en 1231 le « Liber Augustalis », première codification du droit au niveau de l’État monarchique. Frédéric développa également un corps de fonctionnaires formés au sein du studium de Naples, première université laïque d’Occident, et s’intéressa fortement à l’activité économique.

    En Allemagne comme en Sicile, l’objectif de Frédéric fut partout et toujours le même : exercer et défendre les droits royaux et impériaux, en usant avec souplesse des possibilités offertes par les situations locales. S’il est probable que Frédéric eut souhaité mieux asseoir sa puissance, il ne pût faire mieux devant l’immensité d’un empire s’étendant des rives de la Baltique à l’Adriatique et à la Terre Sainte, celui-ci était « à la vérité ingouvernable ».

     

    Empereur divin et nouvel Auguste

    Développant une conscience aiguë « du caractère sacré de son pouvoir et de sa personne », Frédéric estimait détenir son pouvoir de Dieu seul et non des papes, « si l’État réalisait la volonté de Dieu, la société et l’Église lui étaient subordonnées ». Cette conception l’entraînera dans une lutte d’une violence extrême contre Rome, s’inscrivant dans la lignée séculaire des conflits entre le sacerdoce et l’empire. Il fut davantage victime que responsable de cette guerre contre Rome qu’il n’avait pas souhaité et dont il n’avait certainement pas mesuré l’intensité ni la durée.

     

    La haine que lui voua la papauté contribua à faire du Staufen « un personnage hors du commun (…) le démon dans lequel le mal universel s’incarnait ». En retour, Frédéric fit valoir son bon droit et sa proximité avec le Christ, accentuant le caractère transcendant de l’origine de son pouvoir. Tirant profit de l’héritage byzantin, il développa une sacralisation inouïe de sa personne et de sa fonction à travers ce que Sylvain Gouguenheim appelle les « hiérophanies impériales » qui frapperont l’imaginaire des contemporains. « Il fit bâtir avec constance des palais splendides et gigantesques, comme s’il devait être toujours victorieux, mais où il ne résida jamais. Il construisait des châteaux et des tours dans des villes et sur les montagnes comme s’il devait être assiégé chaque jour par des ennemis Il faisait tout cela pour montrer sa puissance, susciter l’admiration et la terreur, afin d’imprimer la mémoire de son nom dans l’esprit de chacun et que l’oubli ne puisse jamais l’abolir ».

     

    Prince d’abord italien, Frédéric se considérait davantage comme l’héritier d’Auguste plutôt que de Charlemagne. Les augustales, monnaies d’or qu’il met en circulation, le représentent portant le manteau de pourpre impérial et coiffé d’une couronne de laurier, entouré de l’inscription IMP. ROM. CAESAR AUG. Par son allure, Sylvain Gouguenheim le rapproche des altières figures des cavaliers de Bamberg ou de Magdebourg, contemporaines du souverain, dont il considère qu’il est possible que leur sculpteur se soit inspiré de l’empereur comme modèle.

     

    Prince architecte, Frédéric parsema son territoire d’impressionnantes forteresses, comme l’énigmatique Castel del Monte, en Sicile et en Italie. Il fit également bâtir un arc monumental à Capoue, aujourd’hui disparu, semblable aux monuments antiques, véritable porte du royaume et manifeste politique du régime frédéricien où il se fit représenter à la manière des empereurs romains. Cultivé, il s’entoura de nombreux penseurs, s’intéressa à la science, à la philosophie, aux arts et sera l’auteur d’un traité de fauconnerie qui fait encore autorité aujourd’hui.

     

    Un souverain de son temps

    Frédéric est souvent présenté comme un souverain éclairé, libre penseur, ami des juifs et des musulmans, régnant sur une Sicile multiculturelle… Le livre de Sylvain Gouguenheim remet l’Histoire à l’endroit sur ces thèses. S’il fut par certains aspects un précurseur, confiant à l’État des responsabilités nouvelles, dégagé de la tutelle ecclésiastique et limitant l’influence de l’Église à la diffusion de la foi, Frédéric est resté un prince de son temps. Durant son règne il comble les ordres monastiques, pourchasse les hérétiques, soutient fortement les teutoniques dont le Grand Maître de l’ordre, Hermann von Salza, fut l’un de ses plus proches et fidèles soutiens. S’il fut moins pieux que son contemporain Saint-Louis, rien n’indique qu’il rejetait la religion catholique.

     

    Envers les penchants supposés du Staufen pour le monde arabo-musulman, Sylvain Gouguenheim rapporte qu’il est très peu probable que l’empereur ait parlé ou compris l’arabe, en dehors de quelques mots d’usage diplomatique. Il fait un sort également au prétendu harem que Frédéric aurait entretenu. Quant aux Arabes de Sicile, une fois liquidées les poches de résistance, les derniers musulmans furent déportés dans la colonie de Lucera. En 1240, il n’y avait ainsi quasiment plus de musulmans en Sicile, beaucoup s’étant enfuis en Afrique du Nord, d’autres s’étant convertis. « Il n’a en définitive toléré aucune insoumission de la part des musulmans vivant dans ses terres, a entretenu avec les dirigeants du monde islamique des relations diplomatiques non exemptes de courtoisie ou d’intérêt intellectuel mais n’a cessé de manifester son attachement à l’idée de croisade. (…) Frédéric II, tel qu’il fut en général interprété, exprime la frustration d’historiens face à une période dont la vision du monde était éloigné de la leur ».

     

    « Vivit, non vivit »

    Frédéric fut un mythe de son vivant, il reçut de ses contemporains les surnoms de Stupor Mundi (la « Stupeur du monde ») et de « prodigieux transformateur des choses », tandis que la papauté en faisait une bête vomie des enfers, contribuant involontairement à la fascination que Frédéric suscitait. Dernier empereur de la dynastie des Staufen, il deviendra une légende. Au jour de sa mort, son fils Manfred écrira à son frère le roi Conrad IV, une lettre qui commençait par ces mots : « Le soleil du monde s’est couché, qui brillait sur les peuples… ». Dans la conscience collective, avant que son mythe ne se confondit avec celui de son grand-père Frédéric Barberousse, il devint « l’Empereur endormi » dans les profondeurs d’une caverne du Kyffhäuser en Thuringe qui reviendra un jour restaurer l’Allemagne. En Sicile, un mythe analogue rapportait que Frédéric était celui qui dormait d’un sommeil magique dans le cratère de l’Etna.

     

    Jusqu’au XXe siècle, le souvenir du Staufen hantera la mémoire des Européens. Nietzsche le célébra comme « le premier Européen qui convienne à mon goût ». Tout à la fois revendiqué et contesté, Frédéric sera ainsi réhabilité par les Lumières, encensé par les protestants, détesté par les catholiques, rejeté par les partisans de l’État-nation, adulé par les nostalgiques de l’empire.

     

    Au lendemain de la première guerre mondiale, la révolution conservatrice allemande revendiquera la figure du Staufen. Ernst Kantorowicz, proche du poète Stefan George, lui consacra une monumentale et inégalée biographie sur laquelle Sylvain Gouguenheim revient d’ailleurs souvent. En 1924, de jeunes disciples du poète (parmi lesquels le frère de Claus von Stauffenberg) déposeront sur le tombeau de Frédéric à Palerme une couronne de feuillages de chêne portant l’inscription « à ses empereurs et héros, l’Allemagne secrète ».

    Les grands bouleversements issus de la seconde guerre mondiale ont anéanti la mémoire allemande, emportant sa longue histoire. Sylvain Gougenheim rapporte ainsi que dans un sondage sur les personnalités les plus importantes de l’histoire allemande réalisé en 2003, Frédéric figurait en 94e position seulement, derrière un footballeur des années 1960… Aujourd’hui la figure de l’empereur Frédéric ne survit plus que dans la mémoire de quelques veilleurs ou érudits. Le livre de Sylvain Gouguenheim, très fouillé mais de lecture agréable même pour les non-spécialistes, contribuera à réveiller la mémoire de l’empereur endormi, à l’image de la sentence mystérieuse de la Sybille « vivit, non vivit » : « il vit, il ne vit pas », témoignant de l’éternelle résurgence du mythe.

     

    Benoît Couëtoux du Tertre

     

    À PROPOS DE

    Sylvain Gouguenheim, Frédéric II, un empereur de légende, éditions Perrin (septembre 2015)

    Crédit photo : Raffaele Esposito via Wikimedia (cc)

     

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    Frédéric II, un empereur de légendes

    Frédéric II, un empereur de légendes

     
     

    L ’empereur Frédéric II Hohenstaufen (1194-1250) représente sans doute la personnalité la plus fascinante parmi les géants qui ont traversé le XIIIe siècle européen. À la croisée de l’histoire et du mythe, il demeure un personnage de légende dans la longue mémoire de l’Europe à l’image du souverain caché qui reviendra un jour restaurer l’ordre ancien aboli.

    Sylvain Gouguenhein, auteur du magistral Aristote au Mont-Saint-Michel, lui a consacré un gros livre passionnant paru en septembre 2015 aux éditions Perrin Frédéric II, un empereur de légendes. Davantage qu’une biographie, l’historien a voulu présenter dans cet ouvrage une synthèse de sa pratique du pouvoir, une analyse des images qu’il a voulu laisser de son règne, les représentations et légendes tissées à son sujet par ses contemporains et la postérité.

     

    Un empire immense « à la vérité ingouvernable »

    Petit fils de l’empereur Frédéric Barberousse et du roi Roger II de Sicile, Frédéric-Roger Staufen (ou Hohenstaufen pour les historiens français) né au lendemain de la Noël 1194 semble promis aux plus hautes destinées. Pourtant, orphelin dès quatre ans, le jeune monarque grandira à la cour de Palerme comme un « agneau parmi les loups » dans une ambiance de guerre civile, sous la tutelle du pape et en proie aux intrigues des régents et des princes. En Allemagne son avenir semble également menacé, l’héritage impérial revenant aux Welf, ennemis héréditaires des Staufen. Sitôt sa majorité atteinte, le jeune orphelin sans armée mais aidé par la Fortune récupère le trône de Sicile puis reconquiert l’empire au terme d’une audacieuse chevauchée. Il ajoutera à sa titulature la couronne de roi de Jérusalem qu’il obtient par mariage en 1229. Cette puissance soudaine le place à vingt-six ans au sommet de la hiérarchie de princes d’Occident provoquant la méfiance puis l’hostilité des papes qui engageront une lutte à mort contre lui. Frédéric sera excommunié deux fois puis déposé. Après sa mort, l’anéantissement de la race des Staufen provoquera l’entrée du Reich germanique dans le « Grand Interrègne » (1250-1273).

     

    Sylvain Gouguenheim, Frédéric II, un empereur de légende, éditions Perrin (septembre 2015)

    Sylvain Gouguenheim, Frédéric II, un empereur de légende, éditions Perrin (septembre 2015)

     

    À travers son livre, Sylvain Gouguenheim, historien spécialiste de la Germanie, offre un éclairage inédit sur le gouvernement de Frédéric en Allemagne, y consacrant deux importants chapitres. Le règne du Staufen en terre d’empire reste en effet largement méconnu et beaucoup considèrent que l’empereur aurait négligé l’Allemagne. L’historien démontre qu’il n’en fut rien. Malgré deux traditions politiques très différentes entre l’immense Reich germanique, monarchie élective morcelé par la féodalité, et la Sicile, royauté héréditaire dont le souverain est vassal du pape, Sylvain Gougenheim considère que « Frédéric n’a pas pour autant dissocié les différentes parties de son empire ». Pourtant, la centralisation appliquée à l’échelle du royaume de Sicile, considéré comme « la prunelle de ses yeux » par Frédéric, représentait un idéal inapplicable ailleurs. En Allemagne, Frédéric s’est inscrit dans la continuité de l’héritage politique des Saliens et des Staufen, il scella son pouvoir sur l’alliance avec les princes laïcs et ecclésiastiques, accentuant la féodalisation du Reich. Néanmoins les mêmes principes qu’en Sicile y furent appliqués : respect de l’autorité royale, rétablissement de la paix, maintien de la concorde. Frédéric promulgua un édit de paix perpétuelle (rédigé en allemand) en 1235 à la diète de Mayence rétablissant ordre et justice en échange de la confirmation des concessions faites aux princes territoriaux. Ce texte d’importance, pendant germanique du Liber augustalis, sera considéré comme une loi fondamentale du Reich. « S’il gouverna l’Allemagne à distance, il ne la transforma pas comme il le fit de la Sicile, nul ne l’aurait pu… » conclut Sylvain Gouguenheim.

    En revanche, Frédéric organisa la Sicile, « pierre angulaire du royaume », comme un État moderne et centralisé, s’appuyant sur les héritages normand et byzantin. Véritable laboratoire politique pour le gouvernement de l’empire, il fit rédiger en 1231 le « Liber Augustalis », première codification du droit au niveau de l’État monarchique. Frédéric développa également un corps de fonctionnaires formés au sein du studium de Naples, première université laïque d’Occident, et s’intéressa fortement à l’activité économique.

    En Allemagne comme en Sicile, l’objectif de Frédéric fut partout et toujours le même : exercer et défendre les droits royaux et impériaux, en usant avec souplesse des possibilités offertes par les situations locales. S’il est probable que Frédéric eut souhaité mieux asseoir sa puissance, il ne pût faire mieux devant l’immensité d’un empire s’étendant des rives de la Baltique à l’Adriatique et à la Terre Sainte, celui-ci était « à la vérité ingouvernable ».

     

    Empereur divin et nouvel Auguste

    Développant une conscience aiguë « du caractère sacré de son pouvoir et de sa personne », Frédéric estimait détenir son pouvoir de Dieu seul et non des papes, « si l’État réalisait la volonté de Dieu, la société et l’Église lui étaient subordonnées ». Cette conception l’entraînera dans une lutte d’une violence extrême contre Rome, s’inscrivant dans la lignée séculaire des conflits entre le sacerdoce et l’empire. Il fut davantage victime que responsable de cette guerre contre Rome qu’il n’avait pas souhaité et dont il n’avait certainement pas mesuré l’intensité ni la durée.

    La haine que lui voua la papauté contribua à faire du Staufen « un personnage hors du commun (…) le démon dans lequel le mal universel s’incarnait ». En retour, Frédéric fit valoir son bon droit et sa proximité avec le Christ, accentuant le caractère transcendant de l’origine de son pouvoir. Tirant profit de l’héritage byzantin, il développa une sacralisation inouïe de sa personne et de sa fonction à travers ce que Sylvain Gouguenheim appelle les « hiérophanies impériales » qui frapperont l’imaginaire des contemporains. « Il fit bâtir avec constance des palais splendides et gigantesques, comme s’il devait être toujours victorieux, mais où il ne résida jamais. Il construisait des châteaux et des tours dans des villes et sur les montagnes comme s’il devait être assiégé chaque jour par des ennemis Il faisait tout cela pour montrer sa puissance, susciter l’admiration et la terreur, afin d’imprimer la mémoire de son nom dans l’esprit de chacun et que l’oubli ne puisse jamais l’abolir ».

    Prince d’abord italien, Frédéric se considérait davantage comme l’héritier d’Auguste plutôt que de Charlemagne. Les augustales, monnaies d’or qu’il met en circulation, le représentent portant le manteau de pourpre impérial et coiffé d’une couronne de laurier, entouré de l’inscription IMP. ROM. CAESAR AUG. Par son allure, Sylvain Gouguenheim le rapproche des altières figures des cavaliers de Bamberg ou de Magdebourg, contemporaines du souverain, dont il considère qu’il est possible que leur sculpteur se soit inspiré de l’empereur comme modèle.

    Prince architecte, Frédéric parsema son territoire d’impressionnantes forteresses, comme l’énigmatique Castel del Monte, en Sicile et en Italie. Il fit également bâtir un arc monumental à Capoue, aujourd’hui disparu, semblable aux monuments antiques, véritable porte du royaume et manifeste politique du régime frédéricien où il se fit représenter à la manière des empereurs romains. Cultivé, il s’entoura de nombreux penseurs, s’intéressa à la science, à la philosophie, aux arts et sera l’auteur d’un traité de fauconnerie qui fait encore autorité aujourd’hui.

     

    Un souverain de son temps

    Frédéric est souvent présenté comme un souverain éclairé, libre penseur, ami des juifs et des musulmans, régnant sur une Sicile multiculturelle… Le livre de Sylvain Gouguenheim remet l’Histoire à l’endroit sur ces thèses. S’il fut par certains aspects un précurseur, confiant à l’État des responsabilités nouvelles, dégagé de la tutelle ecclésiastique et limitant l’influence de l’Église à la diffusion de la foi, Frédéric est resté un prince de son temps. Durant son règne il comble les ordres monastiques, pourchasse les hérétiques, soutient fortement les teutoniques dont le Grand Maître de l’ordre, Hermann von Salza, fut l’un de ses plus proches et fidèles soutiens. S’il fut moins pieux que son contemporain Saint-Louis, rien n’indique qu’il rejetait la religion catholique.

    Envers les penchants supposés du Staufen pour le monde arabo-musulman, Sylvain Gouguenheim rapporte qu’il est très peu probable que l’empereur ait parlé ou compris l’arabe, en dehors de quelques mots d’usage diplomatique. Il fait un sort également au prétendu harem que Frédéric aurait entretenu. Quant aux Arabes de Sicile, une fois liquidées les poches de résistance, les derniers musulmans furent déportés dans la colonie de Lucera. En 1240, il n’y avait ainsi quasiment plus de musulmans en Sicile, beaucoup s’étant enfuis en Afrique du Nord, d’autres s’étant convertis. « Il n’a en définitive toléré aucune insoumission de la part des musulmans vivant dans ses terres, a entretenu avec les dirigeants du monde islamique des relations diplomatiques non exemptes de courtoisie ou d’intérêt intellectuel mais n’a cessé de manifester son attachement à l’idée de croisade. (…) Frédéric II, tel qu’il fut en général interprété, exprime la frustration d’historiens face à une période dont la vision du monde était éloigné de la leur ».

     

    « Vivit, non vivit »

    Frédéric fut un mythe de son vivant, il reçut de ses contemporains les surnoms de Stupor Mundi (la « Stupeur du monde ») et de « prodigieux transformateur des choses », tandis que la papauté en faisait une bête vomie des enfers, contribuant involontairement à la fascination que Frédéric suscitait. Dernier empereur de la dynastie des Staufen, il deviendra une légende. Au jour de sa mort, son fils Manfred écrira à son frère le roi Conrad IV, une lettre qui commençait par ces mots : « Le soleil du monde s’est couché, qui brillait sur les peuples… ». Dans la conscience collective, avant que son mythe ne se confondit avec celui de son grand-père Frédéric Barberousse, il devint « l’Empereur endormi » dans les profondeurs d’une caverne du Kyffhäuser en Thuringe qui reviendra un jour restaurer l’Allemagne. En Sicile, un mythe analogue rapportait que Frédéric était celui qui dormait d’un sommeil magique dans le cratère de l’Etna.

    Jusqu’au XXe siècle, le souvenir du Staufen hantera la mémoire des Européens. Nietzsche le célébra comme « le premier Européen qui convienne à mon goût ». Tout à la fois revendiqué et contesté, Frédéric sera ainsi réhabilité par les Lumières, encensé par les protestants, détesté par les catholiques, rejeté par les partisans de l’État-nation, adulé par les nostalgiques de l’empire.

    Au lendemain de la première guerre mondiale, la révolution conservatrice allemande revendiquera la figure du Staufen. Ernst Kantorowicz, proche du poète Stefan George, lui consacra une monumentale et inégalée biographie sur laquelle Sylvain Gouguenheim revient d’ailleurs souvent. En 1924, de jeunes disciples du poète (parmi lesquels le frère de Claus von Stauffenberg) déposeront sur le tombeau de Frédéric à Palerme une couronne de feuillages de chêne portant l’inscription « à ses empereurs et héros, l’Allemagne secrète ».

    Les grands bouleversements issus de la seconde guerre mondiale ont anéanti la mémoire allemande, emportant sa longue histoire. Sylvain Gougenheim rapporte ainsi que dans un sondage sur les personnalités les plus importantes de l’histoire allemande réalisé en 2003, Frédéric figurait en 94e position seulement, derrière un footballeur des années 1960… Aujourd’hui la figure de l’empereur Frédéric ne survit plus que dans la mémoire de quelques veilleurs ou érudits. Le livre de Sylvain Gouguenheim, très fouillé mais de lecture agréable même pour les non-spécialistes, contribuera à réveiller la mémoire de l’empereur endormi, à l’image de la sentence mystérieuse de la Sybille « vivit, non vivit » : « il vit, il ne vit pas », témoignant de l’éternelle résurgence du mythe.

    Benoît Couëtoux du Tertre

    À PROPOS DE

    Sylvain Gouguenheim, Frédéric II, un empereur de légende, éditions Perrin (septembre 2015)

    Crédit photo : Raffaele Esposito via Wikimedia (cc)

     

    Histoire Moderne 2:  Frédéric II, un empereur de légendes

     

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