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    Suzanne Zaccour: la culture du viol,

    c'est assez!

     

    Depuis #AgressionNonDénoncée et #MoiAussi, la colère gronde. Les agressions sexuelles doivent cesser, l’impunité des agresseurs aussi. Mais comment y arriver? La juriste et militante féministe québécoise Suzanne Zaccour apporte quelques réponses dans son livre La fabrique du viol.


    Andréanne Moreau du magazine Châtelaine

     

    Société - 3:  Suzanne Zaccour: la culture du viol, c'est assez!


    Photo: Marjorie Guindon

     

    Suzanne Zaccour n’en démord pas: le système de justice ne pourra régler seul le problème des agressions sexuelles. D’après la doctorante en droit à l’Université d’Oxford, au Royaume-Uni, notre société n’a pas besoin d’une réforme judiciaire, mais bien d’une introspection collective. Il est temps, selon la Montréalaise, de nous regarder dans le miroir et de déconstruire les préjugés et les stéréotypes qui déforment notre vision des relations hommes-femmes. Châtelaine l’a rencontrée lors d’un récent passage à Montréal.


    Est-ce que notre système judiciaire prend bien en charge les cas d’agression sexuelle?

    Le droit canadien est très bien écrit. Sa définition d’une agression sexuelle inclut tous les contacts sexuels non consentis. Il stipule aussi que le consentement peut être retiré à tout moment. Sur cette question, la loi est en avance sur les mentalités. C’est rare.


    Donc, tout va bien?

    Non, le problème se trouve dans la pratique. Les juges, les jurys et les avocats ne sont pas exempts de préjugés. C’est ce qui explique que certains peuvent être plus prompts à invalider les accusations d’une femme en alléguant son apparence, son habillement ou la quantité d’alcool qu’elle avait consommée au moment des faits. Par exemple, même si on ne peut pas interroger une victime au sujet de son passé sexuel, un sondage auprès des procureurs de la Couronne a révélé qu’ils ne s’opposaient pas toujours à ce type de contre-interrogatoire, souvent parce qu’ils y voient un argument valable. Les professionnels du système judiciaire font partie de la même société que nous. Eux aussi sont entourés par la culture du viol, et cela teinte leur jugement.


    Qu’entend-on par culture du viol?

    C’est tout ce qui encourage ou excuse de manière insidieuse les agressions sexuelles. Dans notre cinéma, notre musique ou notre littérature, ça se traduit entre autres par des histoires dans lesquelles des attitudes prédatrices ou des agressions sont dépeintes comme étant romantiques. Cela peut être une scène où le personnage principal plaque une femme contre un mur pour l’embrasser, sans se donner la peine de vérifier si le désir est mutuel. C’est tellement commun qu’on ne les remarque même pas. Cette culture se reflète aussi dans la vie de tous les jours, quand on refuse de qualifier d’agression un baiser volé à une journaliste en direct à la télé ou bien qu’on affirme que les hommes auraient des pulsions sexuelles incontrôlables.


    De quelle façon cela influence-t-il notre perception des agressions sexuelles?

    Principalement en entretenant des préjugés. Dans l’imaginaire collectif, on considère encore qu’un «vrai viol» est commis par un étranger, un prédateur, dans le fond d’une ruelle. Le hic, c’est qu’on voit ces agressions comme plus crédibles, alors qu’elles sont une exception à la règle. Les plus communes sont tellement banalisées par notre culture qu’on peine à croire qu’il s’agit d’un crime.

    De la même façon, on a l’impression que les agresseurs sont des monstres ou des fous, mais on a tout faux. Ce sont des hommes normaux, des pères de famille, de bons citoyens loin de l’image de déviant ou de criminel qu’on se fait d’un agresseur. D’ailleurs, selon Amnistie internationale, 90 % des violeurs ne présentent aucune pathologie mentale. Pendant des décennies, des chercheurs en sciences sociales ont tenté d’en établir un profil type. Ça s’est soldé par un échec. À part le fait qu’il s’agit presque toujours d’hommes, les agresseurs n’ont pratiquement rien en commun.


    L’image que l’on a des victimes est-elle également faussée?

    Oui. On les imagine comme de jeunes filles belles et chastes, qui se sont débattues pendant le viol et ont porté plainte immédiatement. Tout cela était auparavant enchâssé dans la loi, mais on s’est défait de ces critères qui n’avaient aucun sens. C’est un portrait extrêmement idéalisé qui ne tient pas du tout compte des différentes façons de réagir à une agression, ni du fait que n’importe qui peut être une victime. Les agresseurs n’ont pas pour prérequis de ne violer que des femmes «crédibles». Au contraire! Ils ont plutôt intérêt à cibler celles qui ont le moins de chances d’être crues. Un jury pourrait être par exemple moins enclin à croire des femmes trans ou sans-abri. Encore récemment, en 2017, une jeune fille s’est fait dire par un juge québécois qu’elle n’était pas assez attirante pour que son agresseur ait eu envie de la violer.


    Selon vous, on devrait toujours croire d’emblée les victimes. Pourquoi?

    Je suis d’avis que la personne qui rapporte une agression n’a aucune raison de mentir et que l’agresseur, lui, a toutes les raisons de le faire.


    N’est-il pas possible qu’une femme dénonce faussement une agression, pour se venger ou pour nuire à un ex-conjoint, par exemple?

    La fiction est bourrée d’histoires comme celle-là, alors on pense que c’est crédible. Mais, dans les faits, il y a aussi peu de fausses dénonciations pour agression sexuelle que pour n’importe quel autre crime. Et puis, il suffit de voir le sort réservé à celles qui osent briser le silence pour enlever l’envie de les imiter.


    Alice Paquet [qui a dénoncé l’ex-député Gerry Sklavounos] a été insultée publiquement, Christine Blasey Ford [qui a accusé le juge candidat à la Cour suprême américaine Brett Kavanaugh] a reçu des menaces. Même dans les cas moins médiatisés, les femmes risquent souvent leur emploi ou leur réputation si elles parlent. Qui serait prête à subir ça uniquement pour se venger?

    De plus, douter a priori du témoignage des victimes a des répercussions graves, et pas seulement pour elles. Cela incite les autres à se taire et crée un climat favorable aux agresseurs. En contestant systématiquement ces dénonciations sous prétexte de faire preuve de neutralité, on met toutes les femmes en danger.


    Certains craignent que le fait de croire d’emblée la victime ne porte atteinte à la présomption d’innocence, une valeur capitale du droit…

    Oui, la présomption d’innocence est très importante, mais elle a été bien mal interprétée dans le débat autour des agressions sexuelles. C’est un principe qui nous protège contre la puissance de l’État, pour qu’on ne puisse emprisonner un citoyen sans raison. Il ne s’agit absolument pas de défendre le droit à la réputation. C’est drôle, tous ceux qui crient au non-respect de la présomption d’innocence dans des affaires d’agression sexuelle n’en font pas grand cas quand il est question de corruption ou de tout autre crime. Je pense que cet argument cache autre chose, qu’il s’agit plutôt d’une façon de soutenir l’impunité des agresseurs et de faire taire les victimes.


    Délibérément?

    Probablement pas. Plusieurs le font sûrement sans penser à mal, peut-être parce que c’est très perturbant de réaliser que les agresseurs sont des hommes normaux, que ça pourrait même arriver à l’un de nos proches d’être accusé. Les hommes eux-mêmes sont nombreux à dire qu’ils pourraient être le prochain. Pourtant, ils n’affirmeraient pas ça si on parlait de meurtre. Ils savent qu’ils n’ont tué personne, mais un bon nombre d’entre eux ne sont pas absolument sûrs de n’avoir jamais agressé une femme.


    Peut-être parce qu’ils ne savent plus trop ce qu’est une agression?

    Sans doute. On entend souvent parler de zones grises, mais il n’y a pas de zone grise du consentement. Il n’y a que des hommes qui ne sont pas certains et qui procèdent quand même. Un agresseur ne devrait jamais pouvoir affirmer qu’il ne savait pas que sa victime n’était pas d’accord. S’il ne l’a pas constaté, c’est qu’il ne voulait pas le savoir.


    La notion de consentement est-elle assez bien comprise pour être respectée?

    Elle pourrait être mieux enseignée. On ne doit pas se contenter d’apprendre aux jeunes ce qu’est le consentement et qu’il est illégal de s’en passer. Il faut aussi leur montrer qu’il s’agit d’une valeur importante dans notre société. Sinon, c’est un peu comme pirater des films: on sait que c’est interdit, mais tout le monde le fait quand même.

    On doit responsabiliser les hommes et aller plus loin que les slogans comme No means No [«Non, c’est non»]. C’est à eux de confirmer le consentement, de donner l’occasion de dire non et, surtout, de s’abstenir en cas de doute.


    Les femmes n’auraient donc aucune responsabilité?

    On doit arrêter de répéter que c’est à elles de dire non plus clairement. C’est trop simpliste comme façon de voir le problème des agressions. Dire non peut être risqué. Parfois, une femme peut acquiescer à une relation sexuelle par crainte de représailles, de violences, ou seulement parce qu’elle croit n’avoir pas d’autre choix. Ce n’est pas un consentement éclairé. C’est pour cette raison qu’on parle de consentement enthousiaste. Ça doit être évident que l’autre a du plaisir. Si ça ne l’est pas, mieux vaut demander.


    Comment mettre fin à la culture du viol?

    Par l’éducation et en commençant tôt. J’entends encore des gens dire que demander son consentement à une femme est ridicule, que ça casse l’ambiance. Il faut que ça devienne normal, romantique, même. Pour le moment, des scènes comme celle du film La Reine des neiges – dans laquelle le personnage masculin demande à la princesse la permission de l’embrasser – font figure d’exceptions, dans la fiction comme dans la réalité. Pourtant, le consentement devrait être un standard minimal de respect dans les relations hommes-femmes.

    La fabrique du viol, Suzanne Zaccour, Leméac Éditeur, 168 pages, 14,95 $

     

     

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    Violence en ligne : les trois quarts des femmes

    en sont victimes, dit Pénélope McQuade

     

    Menaces de viol, intimidation, vidéos obscènes, l’animatrice Pénélope McQuade a tout vu sur ses réseaux sociaux. Elle a décidé de contre-attaquer.

     

    Anne Fleischman de la revue Châtelaine

     

    Société 3:   Violence en ligne : les trois quarts des femmes en sont victimes, dit Pénélope McQuade


    Pénélope McQuade. Photo: Productions Esperamos II


    «Ta gueule, salope». «Je te crisserai un coup de batte de base-ball». «J’espère que vous allez avoir le cancer.» Les propos haineux, racistes ou misogynes d’une extrême violence polluent de plus en plus les réseaux sociaux. Et leurs auteurs, appelés des trolls, s’attaquent à bien des personnalités publiques, dont Pénélope McQuade. En 2014, elle recevait régulièrement des menaces de viol. Cette violence verbale lui a donné envie de comprendre le phénomène du trollage et la multiplication de messages orduriers sur les réseaux sociaux. Avec le réalisateur Hugo Latulippe, elle est partie à la rencontre des trolls et de leurs victimes dans Troller les trolls, un documentaire-choc. Châtelaine s’est entrenu avec elle quelques jours avant la diffusion.

     

     

    Qu’est-ce qui vous a le plus surpris dans votre enquête?

    Je n’avais pas mesuré l’ampleur du phénomène, même si je savais parfaitement que les réseaux sociaux véhiculaient des idées haineuses. Ça a été une découverte choquante. Le fait qu’il s’agisse d’un phénomène toléré et même banalisé par les victimes est aussi très dérangeant. Quant aux trolls eux-mêmes, ils ne sont pas du tout ce à quoi je m’attendais. J’imaginais des hommes jeunes, seuls dans leurs sous-sols avec leur méchanceté au bout des doigts. J’ai rencontré des pères de famille, des personnes qui ont toute l’apparence de la normalité, des dames qui posent avec des chatons sur leur profil Facebook… Bref, monsieur et madame Tout-le-monde. Mais quand l’un deux m’a lu en direct et sans même sourciller ses propres commentaires racistes publiés sur les réseaux sociaux, des propos d’une vulgarité inouïe, j’ai été estomaquée!


    Qu’est-ce qui autorise les gens à se comporter si mal sur Internet?

    On a tous été élevés avec un certain sens de la civilité, avec à l’esprit les limites à ne pas franchir dans la vraie vie. Mais sur les réseaux sociaux, les trolls ont complètement perdu ces notions de savoir-vivre et n’hésitent pas à sauter par-dessus la clôture pour aller insulter leur voisin. C’est comme si les mots se désincarnaient parce qu’ils passaient par un clavier. De véritables personnalités médiatiques haineuses prennent ainsi vie sur Internet, et l’impact sur les victimes peut être dévastateur.


    Quel est le point commun de tous ces trolls?

    Une haine profonde envers les femmes, les personnes différentes, en particulier les musulmans, la société en général… Ce mouvement est né d’une grogne latente parmi une certaine frange de la population persuadée que les gouvernements ne la représentent pas et que les médias ne lui laissent jamais la parole. Chaque page Facebook, chaque blogue, chaque commentaire devient une manière de dire: «On ne me demande jamais mon opinion aux nouvelles, mais, moi, je vais la donner!» C’est devenu leur façon d’exister. Un bon nombre est même convaincu de se porter à la défense du Québec.

     

    Société 3:   Violence en ligne : les trois quarts des femmes en sont victimes, dit Pénélope McQuade


    Dalila Awada. Photo: Productions Esperamos II

     

    Vous consacrez la première partie de votre documentaire aux femmes. Sont-elles toujours des victimes désignées?

    Les trois quarts des femmes ont déjà été confrontées d’une manière ou d’une autre à des violences en ligne, selon l’ONU. C’est hallucinant. Il ne s’agit pas juste de personnalités publiques, mais aussi de femmes anonymes en position d’autorité dans les entreprises, le monde de l’éduction, ou encore la recherche scientifique. Les femmes ont une immense vulnérabilité sur les réseaux sociaux. Quand j’ouvre la messagerie Facebook et qu’apparaît tout d’un coup une vidéo d’un gars qui se masturbe, il y a une prise de contrôle totale et complète de mon univers, avec un réel désir de domination. La technologie rend la chose encore plus violente. Prendre possession du sentiment de sécurité des femmes, même pendant quelques secondes, est intolérable.


    Une raison de plus pour ne pas banaliser ces situations?

    C’est vraiment une question de sécurité! On a décidé d’éclairer certains quartiers de Montréal pour rassurer les gens. Pourquoi ne pas faire de même pour tout un pan de notre vie virtuelle? Beaucoup de personnes ne se sentent pas en sécurité derrière leurs propres écrans. Pire encore, elles n’osent pas chercher de l’aide ou porter plainte parce qu’elles ont l’impression que ce n’est pas si grave. Mais ça l’est.


    Est-ce que le phénomène du trollage est le symptôme d’un mal profond qui s’installe sur le Québec?

    Un extraterrestre qui visiterait des centaines de sites Internet se dirait que le Québec est raciste, misogyne, incapable de dialoguer politiquement… C’est ce qui m’inquiétait au début de mon enquête: est-ce vraiment ce qu’est devenu «mon» Québec? Oui et non. Le documentaire dresse un portrait fidèle d’une partie de la population qu’on ne veut pas toujours voir. Heureusement pas de tout le Québec, mais de certains Québécois. Les réseaux sociaux agissent comme un amplificateur pour ces voix haineuses, mais aussi comme un multiplicateur. Avant, les commentaires sur les médias en ligne étaient anonymes et pouvaient être très acrimonieux. On a donc décidé d’interdire l’anonymat, en pensant que ça allait calmer le jeu et que les internautes allaient être moins agressifs. C’est tout le contraire qui est arrivé! Si madame untel constate que monsieur untel pense comme elle, ça va la légitimer dans son droit d’expression de sa haine ou de son mépris.


    Avez-vous réussi à «troller les trolls», comme le dit le titre de votre documentaire?

    C’était l’idée de départ mais, finalement, on a décidé de ne pas alimenter cette toxicité. Analyser les trolls pendant une heure sans jamais leur donner le contrôle, mettre sous les projecteurs qui ils sont et ce qu’ils font est une bonne manière de les déboulonner. On voulait également réduire l’espace entre la personne derrière son clavier et celle qui reçoit ses messages. L’idée était d’essayer de comprendre les trolls et non de les confronter. Sans compréhension de ce phénomène, on n’arrivera jamais trouver des solutions viables.

    Troller les trolls, 3 octobre à 20h, sur Télé-Québec.

     

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    Stone, le monde est stone? Pas au Québec!

     

    Le «pot» sera légal au pays sous peu. Mais au Québec, cette nouvelle réalité est partie de travers…


    Marilyse Hamelin de la revue Châtelaine

     

    Société 3:  Stone, le monde est stone? Pas au Québec!

    Photo: Unsplash/Thought Catalog


    On pourra bientôt acheter et fumer du pot en toute quiétude au pays. Ce sera chose faite au plus tard cet automne, peut-être même avant, le projet de loi C-45 étant à l’étude par le Sénat en vue de son adoption.

    Or le Québec est très en retard dans le développement de son industrie, lui qui ne compte que sept producteurs sur 104 au pays. Avec moins de patients consommant du pot thérapeutique et moins de médecins qui acceptent d’en prescrire, il fait bande à part. (Tout ça, je l’ai appris en suivant le blogue d’Annabelle Blais du Journal de Montréal, qui se spécialise dans les enjeux entourant la légalisation du cannabis.)

    D’ailleurs, jusqu’à tout récemment, le Québec était la seule province à vouloir interdire la culture de la marijuana à domicile, contre la volonté d’Ottawa (le Manitoba vient d’adopter la même position). Simple prudence ou circonspection tirant sur la méfiance?


    Il est vrai, la culture du cannabis nécessite de grandes quantités d’eau et cela peut engendrer beaucoup d’humidité à l’intérieur d’un appartement si on n’en contrôle pas le taux à l’aide d’un déshumidificateur, mais n’y a-t-il pas lieu de faire de l’éducation et de la sensibilisation plutôt que d’interdire complètement?


    Sans compter qu’il serait tout à fait possible de permettre la culture à l’extérieur durant la belle saison, par exemple sur son balcon ou dans son jardin. Et pourquoi permettre aux gens de brasser leur propre bière, mais pas de cultiver leur cannabis? Le gouvernement se montre ici bien paternaliste…

    Comme l’estime Sandhia Vadlamudy, directrice générale de CACTUS Montréal, un organisme oeuvrant auprès de personnes toxicomanes, le fait de cultiver son propre pot — de surcroît lorsqu’il s’agit d’un besoin thérapeutique — coûte bien moins cher que d’aller l’acheter au magasin. C’est une question d’accès et d’équité sociale pour les moins nantis.


    Prévenir sans diaboliser

    À l’occasion d’un panel que j’ai animé dans le cadre des Assises de l’Union des municipalités du Québec (UMQ) à Gatineau il y a deux semaines, Mme Vadlamudy a rappelé que si le cannabis est un produit comportant des risques, il ne faut pas «le diaboliser» pour autant ni «stigmatiser les usagers». Elle préconise plutôt une éducation «à la consommation sécuritaire».

    Je suis bien d’accord. Bien sûr qu’il faudra faire un travail de sensibilisation pour prévenir les dépendances, particulièrement auprès des jeunes. Mais souvenons-nous aussi que plusieurs d’entre eux ne sont jamais privés de consommer du pot, légal ou non.

    Et puis je trouve risible le deux poids deux mesures avec lequel on traite le cannabis et l’alcool. Comme si ce dernier était inoffensif… L’alcool engendre une foule de problèmes sociaux — alcoolisme, violence conjugale, morts sur les routes, coma éthylique chez des mineurs et j’en passe —, ce qui n’empêche pas une société d’État de célébrer sa consommation comme un art de vivre dans un magazine qu’elle commandite et sur ses réseaux sociaux, notamment.

    Loin de moi l’idée de bannir l’alcool, mais le temps est peut-être venu d’arrêter de jouer les vierges offensées dès qu’il est question de cannabis et de plutôt envisager une éducation à la consommation responsable.

     

    Conditions à la baisse

    Cette frilosité du gouvernement québécois face au cannabis se traduit jusque dans la structure de la nouvelle société d’État responsable de la vente aux particuliers, la Société québécoise du cannabis (SQDC), où les employés auront des conditions de travail inférieures à celles de leurs homologues de la Société des alcools du Québec (SAQ).

    Voilà encore une entourloupe à courte vue de ce gouvernement qui ne s’en prive pas depuis son élection en 2014. Or ce tour de passe-passe visant à économiser pourrait au contraire s’avérer coûteux en raison du roulement de personnel à prévoir, comme le souligne judicieusement Philippe Hurteau, chercheur à l’IRIS dans cette vidéo. Et ce, sans compter les problèmes associés à du personnel inexpérimenté…


    Nouveau climat social

    Ce malaise diffus entourant la légalisation du cannabis n’est qu’une illustration parmi d’autres du vent de conservatisme social soufflant sur notre «belle province»; une illustration néanmoins saisissante, vu la valeur symbolique et culturelle du pot. Elle semble bien loin l’époque du Québec peace and love, vous ne trouvez pas?

    Et tout cela s’inscrit sur une toile de fond où les deux partis qui semblent pouvoir l’emporter en octobre (le PLQ et la CAQ) promettent d’en finir avec «l’État providence» — le fameux modèle québécois.

    On peut le dire, le Québec a vieilli et il s’est ringardisé.

     

     

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    Le français qui s’efface

     

    Comment se porte le français au Québec?
    Ou plutôt, qui s’en préoccupe encore, pour vrai?


    Josée Boileau de la revue Châtelaine

     

    Société 3:  Le français qui s’efface

    Photo: iStock.com/Oko_SwanOmurphy


    Il y a quelques jours, je participais à une conférence qui posait une question troublante – pour moi, du moins: «La langue a-t-elle besoin d’un second souffle?».

    Il était question de l’état du français au Québec. La discussion, qui réunissait des passionnés de ce dossier, s’appuyait sur un rapport de quatre chercheurs de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Historiens et sociologues, ils se sont penchés sur l’évolution de l’Office québécois de la langue française (le titre du rapport le dit bien : Brève histoire de l’OLF/OQLF : mobilisation, incitation, contrainte, accompagnement) dont la première mouture fut mise en place dès 1961 et dont les pouvoirs ont été renforcés lors de l’adoption de la loi 101, en 1977.

    Le rapport se concentre donc sur un organisme-phare de la protection du français au Québec, mais l’arrière-scène qui est mis en lumière est plus vaste. Au fond, ce dont il est question, c’est de l’attachement de la collectivité à la défense du français. Comme les chercheurs l’écrivent : « pas d’avancée significative de la francisation sans un appui de la société civile ».

    Or le sujet n’agite plus les foules, et ce depuis un bon moment. Ou plutôt, on s’entend sur l’importance du français comme valeur commune au Québec, mais de là à agir en conséquence, c’est autre chose! Les paradoxes sont légion.

    Par exemple, il semblerait que 94,5% des Québécois sont capables de soutenir une conversation en français. C’est bien la preuve, n’est-ce pas, que nous avons triomphé des tensions linguistiques des années 1960!

    Fort bien, mais pourquoi alors certains élus montréalais, maire ou mairesse en tête, se sentent-ils tenus de s’exprimer en français et en anglais quand ils s’adressent à leurs concitoyens? Ou encore : pourquoi tenir un débat des chefs en anglais dans le cadre des prochaines élections québécoises si quasiment tous les Québécois comprennent le français? Tous les chefs de partis ont pourtant répondu « présent » avec empressement!

    Autre exemple : le gala Artis célébrait récemment la production télévisuelle québécoise. La télé d’ici est depuis longtemps la démonstration même de l’effervescence de la culture en français au Québec, une véritable réussite. La fête, pourtant, n’a pas pu se passer de l’anglais. C’est sous l’insigne du « love » que le gala se déroulait et c’est une chanson américaine qu’a entonnée Ariane Moffatt – à qui l’on doit tant de splendides chansons – pour rendre hommage aux femmes artistes.

    À dire vrai, ce n’était même pas un faux pas. De nos jours, l’inspiration et les préférences musicales des uns et des autres sont nettement anglophones. Suffit de voir ce que répondent les personnalités en tout genre quand elles sont interviewées sur leurs chansons préférées. Jamais n’est-il question de chansons en français, qu’elles soient d’ici ou de France : elles ne sont plus ni des choix spontanés, ni des références.

    Cela a d’ailleurs des échos dans la littérature. Pour des raisons professionnelles, je lis beaucoup, beaucoup d’auteurs québécois. Or ceux-ci, particulièrement les jeunes, aiment bien illustrer les états d’âme de leurs personnages en s’appuyant sur des extraits de chansons… en anglais. Comme si la langue de l’intime ne pouvait plus correspondre à la langue maternelle (phénomène constaté aussi dans le choix musical de bien des séries télé du Québec).

    À quoi s’ajoute le fait que dans ces mêmes romans québécois, on trouve régulièrement des échanges en anglais entre les personnages. Ça se voit aussi dans des romans édités en France, mais alors tant les dialogues que les mots anglais sont traduits en note de bas de page. Ici, jamais. Les éditeurs laissent passer, tenant pour acquis que tout le Québec est bilingue. Comme s’ils ne mesuraient pas la portée symbolique de mettre sur le même pied anglais et français comme langue commune du Québec.

    Évidemment, ce dont je parle ne relève pas du champ de la loi ou des attributions d’un organisme comme l’OQLF. Et pourtant, j’y vois un lien. C’est comme si au Québec, une fois adoptée la loi 101 et la mise en place des organisations chargées de l’appliquer, on a estimé que le défi linguistique était réglé. Il y a bien quelques sursauts de temps en temps, face au « bonjour-hi » des commerces du centre-ville montréalais par exemple. Mais la prise de conscience que la bilinguisation du Québec s’étend ne dure jamais longtemps.

    Pourtant, nous en avons des attentes en matière de triomphe du français au Québec. Mais alors notre regard se tourne vers les… immigrants. Le français c’est dorénavant leur affaire, pas la nôtre.

    Un récent sondage Léger indique que 73% des Québécois (79% des francophones) estiment que connaître minimalement le français « devrait être une condition obligatoire pour demeurer au Québec ». Encore plus de Québécois croient que les cours de français devraient être obligatoires pour les nouveaux arrivants.

    Surtout, pour 85% des francophones (et 76% des Québécois dans leur ensemble), la francisation des immigrants apparaît comme un « enjeu vital pour l’avenir du Québec ». Il semblerait même que ce souci devienne un enjeu électoral, si on en croit les discours politiques ces derniers temps.

    Mais que fait-on dans la réalité? On persiste au jour le jour à s’adresser en anglais aux nouveaux arrivants – ce qui inclut nos échanges personnels, le comportement de bien des élus et la correspondance avec l’administration publique. De même, il est toujours plus facile pour un unilingue anglophone que pour un unilingue francophone de se trouver un emploi à Montréal. Depuis des décennies (j’ai fait des reportages sur ce sujet au tout début des années 1990), des immigrants nous ont souligné cette hypocrisie d’un Québec qui s’affiche français mais qui dans les faits, s’en passe facilement.

    Dans le rapport des chercheurs de l’UQAM, on lit que l’OQLF a atteint un stade de routinisation et que son action est dorénavant marquée par le pragmatisme : compromis et négociation sont à l’ordre du jour plutôt que de chercher le respect intégral de la loi 101. Tout le monde est content : ça évite les confrontations.

    Je trouve que c’est à l’image de notre rapport collectif au français : bien des compromis, de plus en plus de renonciations. Ouf! on évite les chicanes! Mais que ça rapetisse le champ d’utilisation du français. Que ça fait doucement s’effacer la grande spécificité du Québec sur ce continent.

    Et alors, est-ce si grave? disent de plus en plus de gens, non pas dans les sondages mais lorsqu’ils en parlent dans la vraie vie. Moi, je réponds encore oui… Mais sommes-nous si nombreux de mon camp?

     

     

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    Devrait-on demander aux gens leurs origines?

     

    S’enquérir des origines de quelqu’un, ce n’est pas tabou, ni raciste ! Du moins tant que ce n’est pas la seule chose qui nous intéresse…


    Manal Drissi de la revue Châtelaine

     

    Société 3:  Devrait-on demander aux gens leurs origines?


    Photo: Maude Chauvin


    La première fois que j’ai entendu le slam de Queen KA, poétesse québécoise aux origines tunisiennes, sur les enfants d’immigrants, c’est comme si un silement dont je n’avais pas conscience s’interrompait. Comme si je découvrais le silence apaisant et me rendais soudain compte du bruit sourd qui jusque-là m’habitait. Nous avons, comme elle le dit si justement, le cul entre deux chaises.

    La semaine dernière, la plateforme Rad publiait à son tour des témoignages de Québécois portant une double identité, dont Queen KA, Sarahmée Ouellet, Dalila Awada, Mehdi Bousaidan, Karim Ouellet et Richardson Zéphir.

    Il se passe quelque chose, me suis-je dit. Nous prenons la parole. Nous prenons la scène et les ondes et, la tête haute, nous défrichons une place plurielle dans l’imaginaire collectif.

    Une phrase de Queen KA, prononcée dans le slam et reprise dans la vidéo de Rad, m’a toutefois semblé faire particulièrement réagir les commentateurs : « Je préfèrerais qu’on me demande où je vais, plutôt que de me demander d’où je viens ».

    Demander les origines de quelqu’un est-il entré au palmarès des sensibilités de la gauche épidermique? La curiosité est-elle à présent une branche du racisme? Le genre est rendu fluide et les origines taboues! Qu’on m’apporte vite un Sharpie, je sens monter en moi les slogans de manif!

    Un instant. (Sur un air connu) Enwèye embarque, ma belle, je t’emmène… en zone grise.

    Étant white passing, c’est-à-dire que ma mère a légué son teint basané seulement à ma sœur (je consulte pour ça), je passe souvent inaperçue comme immigrante, souvent même davantage que ma sœur qui porte un prénom commun et qui est née ici. C’est mon nom qui fait céder le barrage d’interrogations: « C’est de quelle origine, ça, Manal?/T’es née ici?/T’es arrivée à quel âge?/Comment ça se fait que t’as pas d’accent? ».

    À la banque, au garage pour un changement de pneu, en faisant une réservation, ce refrain se répète presque systématiquement quand je rencontre de nouvelles personnes. Je ne m’en formalise pas; j’ai l’habitude. L’échange se déroule en général sans heurts et mène parfois à des discussions intéressantes.

    La question est cependant bien plus large.

    Il est rare qu’on me demande mon signe astrologique. Et quand ça arrive, je trouve amusant qu’on tente de prêter aux astres un rôle dans mon identité. Ah bon? Je suis plus têtue, distraite ou généreuse parce que je suis née telle date? Fabuleux.

    Si toutefois, au quotidien, la première information dont les gens s’enquéraient après mon nom, c’était mon signe astrologique; si, en grand nombre, des gens associaient ma réponse à des préjugés défavorables; si être poisson diminuait de moitié mes chances d’être convoquée en entrevue d’emploi ; si mon signe astrologique était instrumentalisé pendant les campagnes électorales, si j’étais régulièrement réduite à un cliché, mon amusement se dissiperait certainement.

    Ceux qui posent la question candidement oublient qu’elle existe en dehors d’eux, sur différents tons, sous différents prétextes, et qu’elle traîne parfois à sa remorque de l’ignorance, de l’intolérance ou de la haine.

    Je peux certes rire d’un « T’es marocaine? Ma belle-sœur a marié un Libanais! », mais c’est moins drôle quand une dame refuse de me vendre un miroir sur Kijiji, puis accepte quand je la contacte sous un nom fictif plus commun. C’est moins drôle quand la première chose qu’on me demande sur Tinder, c’est mon origine et ma religion parce que « je sors pas avec des musulmanes, elles veulent nous convertir ». C’est moins drôle quand les critiques de mon travail public, dans mon inbox, se concluent par « si t’es pas contente, retourne dans ton pays ».

    Ces expériences négatives, bien que plus courantes dans le climat actuel, demeurent rares. Elles sont néanmoins marquantes, s’inscrivent dans une expérience commune et, additionnées à toutes les questions bienveillantes mais redondantes, peuvent causer un sentiment de lassitude. Insidieusement, à toujours être ramené à ses racines, on finit par se sentir étranger chez soi.

    Non, il n’est pas raciste de s’enquérir des origines de quelqu’un. La question n’est pas à proscrire, ni taboue. La plupart des gens sont fiers de partager leur héritage. Est-il pour autant normal que la question des origines soit posée si souvent, si rapidement, dans tous les contextes, aux mêmes personnes, avec l’attente implicite d’une réponse complète et courtoise? L’on devrait pouvoir parler de ces choses-là sans polariser la question.

    Si certains voient dans cette phrase de la slammeuse Queen KA un rejet de la curiosité et de la bienveillance, j’y vois pour ma part un appel à s’intéresser au moins autant au chemin que l’on défriche qu’à celui que l’on a parcouru. J’y vois un rappel qu’à trop fouiller sous terre, on oublie que l’apport des racines s’observe surtout dans le feuillage qu’elles ont nourri de leur sève.

     

    Société 3:  Devrait-on demander aux gens leurs origines?

     

     

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