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    Faut-il modérer ses rêves?

     


    Viser plus haut, plus loin. C’est le mot d’ordre dans toutes les sphères de nos vies… Il y a pourtant des avantages à freiner ses ambitions, selon la sociologue française Anne Chaté, qui a enquêté sur les vertus de la modération.

     

    Par Marie-Hélène Proulx du magazine Chatelaine

     

    Société:  Faut-il modérer ses rêves?

    Photo: Plainpicture / Readymade-Images / Denise Boomkens

     

    Vous exposez, dans vos ou­vra­ges, qu’on peut aussi gagner à tempérer ses rêves. Un discours à rebours de celui, très populaire, qui nous incite à ne pas nous contenter d’un petit pain… à vouloir tout, tout de suite, coûte que coûte.


    C’est vrai, ce n’est pas dans l’air du temps. En fait, depuis au moins l’âge du bronze, la figure du guerrier en quête de pouvoir et de reconnaissance fascine. À preuve : elle est bien plus présente dans le théâtre et la littérature que l’homme moyen, dont le destin paraît médiocre en comparaison. Mais la pression à vivre une vie extraordinaire, fertile en sensations, en succès et en matériel, se fait sentir plus vivement depuis qu’une partie du monde a accédé à la richesse et à la démocratie. En théorie, dans ces sociétés, chacun peut maintenant prendre en main sa destinée, aspirer à devenir ce qu’il veut, peu importe son sexe, son origine.

     

    C’est quand même une bonne chose, non ?

    Bien sûr. Rêver grand a permis à des gens d’origine modeste de renverser des inégalités, grâce à la poursuite d’études supérieures, par exemple. Mais les ambitions très fortes qu’ont engendrées ces changements sociaux ont des revers dont on parle peu. Je pense aux frustrations et à la déception que génèrent les aspirations qui ne se concrétisent pas, entre autres. J’ai été confrontée à cela comme enseignante. Certains de mes élèves souhaitaient mener des carrières pour lesquelles ils n’avaient pas du tout les compétences. Du moins, pas à court terme. Peut-être un jour, par des voies détournées…

     

    Ça m’a fait réfléchir à l’importance d’admettre ses limites. J’ai dû passer par là, moi aussi, quand un accident de voiture a interrompu ma trajectoire, il y a 20 ans. Mais il n’y a pas mort d’homme ! On peut même être encore plus heureux après. Abandonner l’idéal d’une existence de rêve ne veut pas dire tuer tous ses désirs. Au contraire. Comme l’a écrit le psychia­tre français Boris Cyrulnik : « On peut supporter une vallée de larmes si on a un projet pour s’en sortir ; comme on a besoin d’un projet pour ne pas mourir d’ennui dans le fleuve tranquille. » Il s’agit simplement de se fixer des objectifs plus modestes.

     

     

    Société:  Faut-il modérer ses rêves?

    Photo: Plainpicture / Image Source

     

    Vous soulignez quand même les dangers de ce choix de « rêver petit ». Celui, entre autres, de se priver des chances d’avoir une vie plus riche. Sur le plan social, cette attitude peut même freiner les innovations. Comment savoir que nos ambitions sont vraiment hors de portée, qu’il est temps de renoncer à nos châteaux en Espagne ?


    C’est une question difficile… Je n’ai pas écrit un livre de développement personnel où je proposerais des lignes de conduite. L’objectif était d’amener des pistes de réflexion. Je pense qu’il ne faut pas pratiquer la modération trop tôt dans sa vie – ce serait triste. C’est bien de tenter sa chance, d’avoir des rêves un peu fous. Ça donne des ailes.

     

    Mais il y a un moment où l’on doit s’interroger. Quand, par exemple, on perd l’équilibre parce que la pression est insoutenable, au boulot comme dans sa vie privée. Peut-être faut-il se demander : « Est-ce que les choix que j’ai faits sont toujours en accord avec ce qui compte le plus pour moi ? » Parfois, ça nous oblige à revoir les choses à la baisse, surtout quand on réalise qu’on s’était engouffré dans des rêves dictés par la publicité ou les attentes des autres. Notre économie pousse à la productivité, à la performance, et nous-mêmes, au quotidien, nous appliquons la même logique. Nous avons intégré la notion du « toujours plus », et même l’idée qu’il faut attiser la jalousie pour montrer qu’on a réussi. Ça me rappelle une déclaration de Jacques Séguéla, personnage très connu en France – il a fondé une firme de communication et a conseillé l’ex-président François Mitterand. Il y a quelques années, il a dit à la télé : « Si, à 50 ans, on n’a pas une Rolex, on a quand même raté sa vie. » Or, s’il y a une chose qui nuit au bonheur, c’est bien ce jeu de comparaison avec les réalisations et les possessions d’autrui.

     

    Jeu qui semble plus difficile que jamais à éviter, à l’heure où des plateformes comme Facebook permettent de magnifier nos vies…


    Absolument. Mais il y a un biais : on ne voit pas les coulisses derrière ces vies de vitrine. Tous les pépins, les galères… Je songe à cette scène d’un roman autobiographique d’Emmanuel Carrère, D’autres vies que la mienne, où il raconte ses vacances en famille dans un hôtel de rêve au Sri Lanka. Les photos sur Facebook devaient en jeter ! Mais, en réalité, personne n’avait envie d’être là, rien ne leur plaisait. Le couple battait de l’aile. On réalise finalement que ce qui compte, c’est la façon dont on vit le moment. Quand les gens autour de nous se sentent bien, quand les échanges sont féconds… Nul besoin d’aller bien loin pour cela ni d’avoir beaucoup d’argent. C’est un lieu commun, je le sais, sauf qu’on l’oublie. Il faut souvent une grande épreuve, voire frôler la mort, pour saisir tout le bonheur qu’apportent les petites choses simples – se promener en forêt, par exemple. Per­sonnellement, une fois l’an, je pars en voyage à vélo, pour l’expérience du désencombrement et le contact brut avec la nature. Après, je suis contente de retrouver le confort, bien sûr. Ça me rappelle quel sens il a.

     

    Vous soutenez que modérer ses rêves aide à mieux vieillir. C’est-à-dire ?

    Avec le temps, forcément, des limitations apparaissent, physiques ou sociales. L’arrivée des enfants laisse moins de temps pour ses loisirs et sa vie professionnelle, par exemple. Si l’on s’adapte facilement à ces révisions, cela se fait sans aigreur. Sinon, les déchirements peuvent être de plus en plus douloureux. On peut essayer de faire ce qu’on aime et d’obtenir ce qu’on désire, mais on peut aussi aimer ce qu’on fait et aimer ce qu’on a. Je trouve que cette attitude de contentement mène à des relations sociales apaisées, moins marquées par l’envie.

     

     

     

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  • France

    La fête nationale du 14 juillet

    Le 14 juillet est fête nationale et jour chômé en France, conformément à une tradition républicaine qui remonte à un peu plus d'un siècle, très précisément à juillet 1880.

    C'est l'occasion d'un défilé militaire sur les Champs-Élysées en présence du président de la République et de tous les corps constitués ainsi que d'un feu d'artifice et de bals populaires dans toutes les villes (en certains lieux le 13 au soir, en d'autres le 14).

    Le 14 Juillet 1880, par Alfred Roll (esquisse à l'huile, 1881, Petit Palais, Paris)

    Une difficile gestation

    Tout commence le 14 juillet 1789 avec la prise de la prise de la Bastille, une manifestation qui a mal tourné. Des émeutiers parisiens, surexcités par l'hypothétique menace d'une attaque des troupes royales, vont chercher de la poudre et des munitions à la Bastille. Le gouverneur de la vieille forteresse, au lieu de résister comme il en a pleinement la possibilité, accepte de se rendre. Mal lui en prend. Ses hommes sont massacrés. Lui-même, blessé à l'épaule, traîné dans les rues, est achevé à coup de baïonnettes et sa tête plantée au bout d'une pique.

    Malgré son caractère odieux, cette émeute prend aussitôt dans l'esprit des Parisiens figure de victoire sur le despotisme.  Un entrepreneur se hâte de détruire la Bastille sans en référer à quiconque et les pierres deviennent objet de collection et de culte...

    Un an plus tard, les Français choisissent le premier anniversaire de ce jour pour célébrer le triomphe pacifique de la Révolution par une grande fête sur le Champ de Mars. Y participent dans l'enthousiasme 260.000 Parisiens ainsi que le roi, la reine et des délégués de tous les départements. Cette Fête de la Fédération consacre le succès éphémère de la monarchie constitutionnelle et l'union de tous les Français.

    La célébration du 14 juillet est ensuite délaissée au profit de multiples commémorations révolutionnaires, par exemple l'anniversaire du 1er Vendémiaire An I de la République (22 septembre 1792). Sous l'Empire, on lui préfère la Saint Napoléon (15 août) ! Elle est enfin complètement  abandonnée sous la Restauration monarchique, de 1815 à 1848.

    Le triomphe de la République

    La rue Montorgueil le 30 juin 1878  (Claude Monet, musée d'Orsay, Paris)Sous la IIIe République, cependant, une nouvelle Chambre à majorité républicaine et non plus monarchiste est enfin élue en 1877. Le régime remet en vigueur les symboles de la Grande Révolution de 1789, en particulier la Marseillaise, hissée au rang d'hymne national, le Panthéon, nécropole des gloires républicaines, enfin la Fête nationale.

    En 1878, le Président du Conseil Armand Dufaure organise une première célébration le 30 juin. Elle est immortalisée par le peintre Claude Monet (tableau ci-contre).

    Enfin, le 6 juillet 1880, sur proposition de Benjamin Raspail, la Chambre des députés vote une loi ainsi libellée : « Article unique. - La République adopte le 14 juillet comme jour de fête nationale annuelle ».

    Par prudence, le législateur ne fait pas plus référence à la prise sanglante de la Bastille qu'à la fête joyeuse de la Fédération, l'année suivante, apothéose de la monarchie constitutionnelle.

    À l'occasion de cette première fête nationale, le 14 juillet 1880, le gouvernement prévoit un rituel similaire dans toutes les villes de France : concerts dans les jardins, décoration des places et des rues, feux d’artifice...

    Mais la manifestation la plus spectaculaire se déroule sur l'hippodrome de Longchamp, près de Paris, devant pas moins de 300.000 spectateurs, avec une revue militaire et la remise de nouveaux drapeaux à l'armée par le président de la République Jules Grévy. C'est, notons-le, le premier président de conviction républicaine (après Louis-Napoléon Bonaparte, Adolphe Thiers et Patrice de Mac-Mahon) !

    La revue militaire se déroule les années suivantes sur les Champs-Élysées, afin de manifester avec toujours plus d'éclat la volonté de revanche sur la défaite de 1870-1871. 

    Le comble de la ferveur patriotique est atteint le 14 juillet 1919, avec le défilé de la Victoire...

     

     

     

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    Les enfants, dépendants des écrans?

     


    Télé, tablette, téléphone intelligent, ordinateur… Les enfants sont entourés d’écrans, mais bon nombre de parents semblent sous-estimer l’impact de cette surexpostition. Pourquoi?


    Marianne Prairie de la revue Chatelaine


    Combien de temps par jour vos enfants passent-ils rivés à un écran? Tous types d’écrans confondus, que ce soit celui de la télévision, de la tablette, du cellulaire, de l’ordinateur, de la console de poche ou tout autre support numérique dont j’ignore l’existence (#matante). Soyez francs. Deux, cinq, huit, dix heures? Est-ce que vous encadrez ce temps d’écran d’une quelconque façon? Mettez-vous des limites et surtout, êtes-vous capable de les faire respecter?

     

    Je vous pose toutes ces questions parce que les résultats d’une étude citée dans un article du New York Times m’ont fait réfléchir.

     

    Selon les données de la Kaiser Family Foundation datant de 2010, les jeunes Américains de 8 à 10 ans sont exposés à un écran huit heures par jour en moyenne. Chez les adolescents, ce chiffre monte à onze heures par jour!

     

    Société:  Les enfants, dépendants des écrans?

    BradshawOMG

     

    Mais ce que je trouve le plus évocateur, c’est ceci. Le deux tiers des jeunes interrogés, âgés de 8 à 18 ans, ont indiqué que leurs parents n’avaient imposé aucune limite de temps quant à leur utilisation de la télé, de l’ordinateur ou des jeux vidéo. Aucune! Temps d’écran illimité! En fait, lorsqu’il y a des règles établies par les parents, dans plus de la moitié des familles, c’est pour encadrer ce que les enfants ont le droit de voir ou de faire avec ces écrans.

     

    Au Québec et au Canada, la situation semble moins pire, même si le temps-écran des enfants connaît une nette progression depuis les dernières années. À titre comparatif, 31,6% des jeunes de 5e et 6e année du primaire passent plus de 5 heures par jour devant des écrans. Ça dépasse de beaucoup la limite de deux heures quotidiennes prescrite par les directions de santé publique et les associations de pédiatres de plusieurs pays. Au-delà, cette surexposition peut nuire au comportement, à la réussite scolaire et à la santé. Sédentarité, t’sais.

     

    Selon ces mêmes experts, les enfants de deux ans et moins ne devraient simplement pas être exposés à un écran. Entre 2 et 4 ans, ce temps ne devrait pas dépasser une heure par jour et pour les 4 ans et plus, maximum deux heures. Dans les faits, peu de parents respectent ces recommandations.

     

    Si je résume, il semble qu’on surveille de près le contenu auquel nos enfants sont exposés via les multiples écrans dans nos vies, mais la durée… meh, pas tant. J’oserais dire qu’on en sous-estime même l’impact. Pourquoi?

     

    D’après la journaliste du New York Times, les parents modernes sont heureux de pouvoir compter sur les écrans pour calmer leur progéniture turbulente qui interrompt constamment leur propre temps-écran. Chacun regarde sa bébelle, pas de chicane, tout le monde est content.

     

    Cette dame me semble aigrie par l’omniprésence de la technologie (son article dresse d’ailleurs un portrait terrifiant de toutes les tares causées par ces foutus écrans), mais elle n’a pas complètement tort. Des parents dépendants de leur téléphone intelligent, incapables de se gérer eux-mêmes, auront évidemment de la difficulté à imposer des limites à leur progéniture, soit parce qu’ils n’en voient pas la nécessité ou faute de crédibilité. Vous le savez comme moi, «faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais», ça fonctionne moyen avec la progéniture.

     

    Pourtant, je refuse de croire que nous sommes tous des zombies irresponsables qui ne désirons qu’une chose: que nos enfants se tiennent tranquilles pour que nous puissions jouer à Candy Crush. Voyons. Parfois, on doit faire le souper. Ou on veut seulement une petite pause pour nous permettre de reprendre notre souffle. Les écrans, c’est le fast-food du cerveau. Une fois de temps en temps, c’est plaisant! Alors pourquoi pas?

     

    J’ai l’impression que nous sommes dans une grande période d’apprentissage et d’adaptation. La multiplication et la miniaturisation des écrans sont relativement récentes. Faut trouver comment réagir à cette invasion d’objets à haut potentiel de dépendance. Qu’est-ce qui est pratique, divertissant, productif? Est-ce que ça en vaut le coût? Alors pendant qu’on essaie de se faire une tête à propos de ces gadgets et de trouver un certain équilibre, nos enfants subissent a) les contrecoups de nos expérimentations et b) une certaine pression de leurs pairs pour poursuivre leur vie sociale en ligne ou être au courant des dernières nouveautés.

     

    Société:  Les enfants, dépendants des écrans?

    Qui, comme moi, se sent un peu dépassée?

     

     

     

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    Des décrocheurs sur un voilier

     

    Sur le Saint-Laurent file un grand voilier propulsé par une idée audacieuse, changer la vie de jeunes de 15 à 25 ans en leur apprenant les bases de la navigation. Bienvenue à bord du bateau-école d’ÉcoMaris, organisme à vocation environnementale qui organise des expéditions pour aider les décrocheurs à developper leur estime de soi.

     

    Par Alexandra Viau de la revue Chatelaine

     

    Société:  Des décrocheurs sur un voilier

    Photo: Courtoise ÉcoMaris

     

    Le voilier a beau faire une bonne vingtaine de mètres de longueur, Fanny Charland-Asselin ne s’est pas laissé intimider pour autant. Du haut de ses 19 ans et en dépit de son inexpérience, elle tient la barre et longe la côte de Rimouski en prenant un bouquet d’éoliennes pour repère. Jupe au vent, elle dirige avec une étonnante assurance le navire qui sera sa maison pour les cinq prochains jours.

     

    Fanny est heureuse de tourner le dos à la routine de sa vie mont­réalaise. La première officière, Ariane Tessier-Moreau, la guide en lui conseillant d’éviter les mouvements brusques : « Un bon barreur, c’est un barreur paresseux. » Après tout, les stagiaires comme Fanny doivent préserver leurs énergies pour les autres besoins du navire-école : déploiement des voiles, calculs de positionnement sur une carte, travaux d’entretien, cuisine… et corvée de ménage.

     

    À bord du Roter Sand, les jeunes sont soumis à des quarts de navigation, de jour comme de nuit. Dès les premières heures de la traversée qui les mènera jusqu’en Nouvelle-Écosse, Fanny sait qu’elle ne sera pas du même quart qu’Annie, sa jumelle, aussi du voyage. Son défi – apprendre à vivre en communauté avec une quinzaine d’inconnus – n’en sera que plus grand.

     

    Société:  Des décrocheurs sur un voilier

    Ecole-de-la-mer

     

    Une nouvelle chance


    Inséparables, Annie et Fanny Charland-Asselin ont quitté pour une rare fois le quartier Hochelaga-Maisonneuve, l’un des plus défavorisés de la métropole. « Nous avons perdu notre père à l’âge de sept ans et avons failli être envoyées en famille d’accueil, comme notre frère, mais notre mère s’est heureusement reprise en main », raconte Fanny. Ils sont quatre de ce coin de la ville à bénéficier d’une bourse du Port de Montréal pour faire un stage d’initiation aux métiers de la mer à bord du ketch d’ÉcoMaris.

     

    Après le premier souper, alors que le fleuve continue de s’élargir à la hauteur de la Gaspésie, les jumelles s’isolent sur le pont et se mettent à pianoter sur leurs téléphones. Ariane, responsable de la formation à bord, leur demande de tout éteindre : « Vous allez découvrir qu’on vit très bien sans technologie. » À mi-chemin entre le camp de vacances et le stage professionnel, l’aventure demande aux participants de lâcher prise. Oublier les bidules électroniques, mais aussi leur parcours scolaire incertain. Fanny et Annie viennent d’abandonner leurs cours à l’éducation aux adultes, faute d’argent pour payer les manuels. Mais elles n’en démordent pas : un jour, elles termineront leurs études secondaires. D’autres stagiaires réussissent mieux à l’école, mais qu’importe.

     

    Le fondateur d’ÉcoMaris, Simon Paquin, veut aider ces jeunes à prendre du recul par rapport à l’influence de leur famille, de leurs amis et de Facebook. « La mer est un milieu très stimulant, et le but du voyage est d’éveiller un intérêt, quel qu’il soit. Un bateau, c’est une encyclopédie vivante dans laquelle on peut piger les connaissances dont on a besoin », soutient le marin, pour qui le terme « décrocheur », qu’il rejette, nie au jeune le droit à la différence.

     

    Larguer les amarres, Tommy Proulx-Roy en avait bien besoin. Stigmatisé par son handicap auditif, le jeune homme de 16 ans subit de l’intimidation à l’école. Lui qui n’avait pas fait de bateau depuis l’âge de quatre ans se sent tout de suite accepté quand il annonce au groupe qu’il est malentendant. « Enfin quelqu’un qui me comprend ! » s’exclame le capitaine Lancelot Tremblay, dur de la feuille à l’aube de la cinquantaine. S’ensuit un éclat de rire général. Tommy connaîtra beaucoup d’autres moments de complicité comme celui-là.

     

    En mer, chaque journée est différente ; la météo dicte l’horaire et amène les apprentis matelots à révéler le meilleur d’eux-mêmes. L’adolescent a trouvé sa place en cuisine, où le chef lui apprend, entre autres rudiments, comment déglacer une sauce. « Quand je fais une erreur, Jean-Baptiste ne me chicane pas ; au contraire, il m’encourage et m’explique pourquoi on ne doit pas faire cela. C’est ça le travail d’équipe », dit-il.

     

    Cuisine, mécanique, biologie, navigation, géographie, l’éventail est vaste, et on ne s’ennuie pas à bord d’un bateau, mais Tommy apprécie en particulier les repas en groupe autour de la grande table en bois, qui lui permettent de développer ses habiletés sociales. « En ville, je suis solitaire. Ça me fait du bien, sur le bateau, d’être entouré de gens sympathiques », dit le jeune homme. Lors d’un arrêt à Rivière-au-Renard, en Gaspésie, il savoure sa première soupe au maquereau, avec du poisson pêché deux heures plus tôt par ses amis moussaillons.

     

    Société:  Des décrocheurs sur un voilier

    Photo: Alexandra Viau

     

    Faire face ensemble


    C’est Annie Charland-Asselin qui est à la barre au moment où on aperçoit les vagues moutonner au large des falaises escarpées du parc national de Forillon. Le voilier a à peine pénétré dans le golfe du Saint-Laurent que le reste de la bande, y compris sa sœur, a le mal de mer. Les apprentis aimeraient être dans un jeu vidéo et appuyer sur « pause », mais il n’y a aucune échappatoire possible, sinon de regarder les majestueuses baleines à bosse qui sautent vers le soleil.

     

    En mer, les épreuves rapprochent les gens. « Il vente, tout le monde est malade, c’est le bordel en dedans, mais les jeunes vont survivre et découvrir la solidarité. Affronter la mer forge la confiance et donne l’impression d’être capable de réaliser de grandes choses », dit la première officière.

     

    Personne ne sort indemne d’un séjour sur le Roter Sand. « Accomplir un effort redonne de la fierté », croit Simon Paquin, bien conscient que des ados comme Tommy Proulx-Roy doivent en fournir beaucoup pour s’adapter à la vie à bord. Quand il arrive à destination, à Port Hawkesbury, Tommy sent déjà qu’il a changé : « À Montréal, je suis maladroit, j’oublie mes affaires et je pense à autre chose. Je sais maintenant que je dois faire comme sur le bateau et rester concentré sur mes tâches. » Au-delà des apprentissages tirés de la traversée, il aura aussi appris à trouver son équilibre, même à terre.

     

    Société:  Des décrocheurs sur un voilier

    Photo: Alexandra Viau

     

    L’histoire du Roter Sand


    Sa construction. Elle s’est faite en Allemagne, de 1995 à 1999, et elle a servi de projet collectif à des étudiants spécialisés en menuiserie, soudure, ingénierie, architecture et mécanique.

     

    Ses caractéristiques. C’est un ketch aurique doté de deux mâts et de quatre voiles. Son fond plat est constitué d’une plaque d’acier taillée dans un ancien sous-marin allemand. Il navigue au pays de mai à octobre.

     

    Société:  Des décrocheurs sur un voilier

    Photo: Alexandra Viau

     

    Sa double mission. Le Roter Sand est un voilier conçu pour faire de l’éducation environnementale auprès d’une population de tous âges et pour offrir des stages axés sur la consolidation d’équipe et le développement des aptitudes sociales, de leadership et de responsabilité individuelle.

     

    Le souhait d’ÉcoMaris. Redonner à la population un accès au fleuve grâce au Roter Sand (sable rouge), arrivé au Québec en juillet 2012. ecomaris.org

    Société:  Des décrocheurs sur un voilier

     

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    Se tromper? Pas grave….

     

    Certaines personnes croient qu’on naît avec la bosse des maths ou le talent de bien cuisinier. Que c’est ça qui est ça. Mais ce n’est pas vrai. L’échec ne signifie qu’une chose. Qu’on n’a pas encore réussi.

     

    Par Louise Gendron de la revue Chatelaine


    Très souvent, je songe à aller offrir mes services au patron du café en face du bureau. « Du chocolat ou de la cannelle sur votre cappuccino ? » que je demanderais 130 fois dans la journée. Après la fermeture, je rentrerais chez moi le cœur léger, les pieds en compote. Le bonheur.

     

    Ce n’est qu’un rêêêve, comme chantait Céline. J’ai les mains pleines de pouces et personne ne m’embauchera jamais comme barista.

     

    Ce fantasme ressurgit chaque fois que je m’assois devant mon ordinateur, le deadline sur la tempe, l’estomac en boule et le stress dans le plafond. J’ai beau gagner ma croûte avec mon clavier depuis plus de deux décennies, je suis à tous les coups convaincue que, cette fois, je n’y parviendrai pas, que ce texte-ci va avoir ma peau. Même si, jusqu’à présent, j’ai toujours fini par y arriver (quoique, pour cette chronique-ci, je ne garantisse rien…).

     

    Deux décennies à avoir mal au ventre m’ont appris qu’on est toujours plus capable qu’on ne le pense. On dirait une évidence de psycho-pop. Sauf quand c’est Carol Dweck, psychologue à l’Université Stanford, qui l’affirme, après des années passées à étudier le sujet. Sa conclusion : la manière d’évaluer ses propres capacités influence les choses qu’on réalise et la vie qu’on mène.

     

    Il y a deux façons de voir ça. Certaines personnes, dit-elle, croient qu’on naît avec la bosse des maths ou le pied marin, bonne nageuse ou cuisinière pourrie. Que c’est ça qui est ça. Que l’intelligence, la personnalité, les capacités sont des données fixes. C’est ce qu’elle appelle une posture mentale figée (fixed mindset).

     

    Quand on est bâtie comme ça, l’échec ne peut pas signifier qu’on a mal compris la question ou qu’on manque de pratique. Ce n’est pas une évaluation de ce qu’on a fait, mais un jugement sur ce qu’on est : une ratée, une pas bonne. « Une posture mentale figée oblige à se rassurer constamment sur sa propre valeur, dit Carole Dweck, dans Mindset: The New Psychology of Success (Changer d’état d’esprit – Une nouvelle psychologie de la réussite). Elle condamne au succès, sous peine de chute mortelle de l’estime de soi. Alors on évite les défis et on recule devant les difficultés. Trop dangereux.

     

    Société:  Se tromper? Pas grave….

    Femme-Escalade
    Photo: Plainpicture / Kniel Synnatzschke

     

    Cette mentalité est une entrave vissée à l’imagination, et pas la meilleure façon d’apprendre ou d’avancer. Pourtant, on la distille partout : à l’école, qui sanctionne les performances ; dans les sports, où tout va aux meilleurs ; dans la culture populaire, qui glorifie les stars et oublie tous les autres.

     

    Il y a moyen de penser autrement. C’est la posture de la constante possibilité de progrès (growth mindset), qui apporte la certitude que rien n’est joué d’avance. Qu’on peut apprendre, s’améliorer, repousser ses limites.

     

    « Bien sûr, tout le monde ne peut pas devenir Einstein ou Beethoven, dit la psychologue. Mais personne ne peut prédire jusqu’où l’effort et la motivation pourraient mener. »

     

    Selon cette philosophie, pocher un examen ou ne pas décrocher l’emploi convoité ne signifie pas qu’on a échoué. Simplement qu’on n’a pas encore réussi. Méchante nuance.

     

    « Si vous annoncez à un enfant qu’il a raté son examen ou coulé sa première année, vous le démolissez, poursuit Carole Dweck. Alors que lui dire qu’il n’a pas encore réussi ouvre la porte à l’espoir, à l’effort, à la réussite prochaine. » Elle appelle ça le pouvoir du « pas encore ».
    Ça change tout. C’est la différence entre être obligée de prouver qu’on est bonne et se donner la possibilité de devenir meilleure encore.

     

    Comment on fait ça ? En apprenant l’existence de ces deux postures mentales, d’abord. En comprenant qu’elles reflètent une croyance, pas la réalité. Puis en écoutant attentivement son monologue intérieur. Celui qui juge sans cesse les résultats qu’on atteint, qu’il s’agisse d’une omelette ratée ou d’un client qu’on a convaincu. Qu’on a réussi, qu’on est géniale et qu’on le mérite bien. Ou qu’on s’est plantée parce qu’on est stupide. Les deux jugements sont faux. L’intelligence ou le talent ne dispensent pas de l’effort. Et l’effort, bien planifié, peut mener à des résultats qu’on n’aurait jamais crus possibles.

    La preuve : je l’ai faite, finalement, cette chronique.

    La prochaine ? Pas encore.

     

     

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